La couleur dans la pédagogie musicale
Par Glen Maussion

 

L’apprentissage de la musique est, plus que les autres arts, toujours un moment délicat. Le son est une matière impalpable ce qui rend sa manipulation d’autant plus difficile qu’elle se développe dans le temps et non pas dans l’espace. Si un coup de pinceau marque la toile d’une couleur permanente et fixée, une note de musique disparaît dès que le corps vibrant s'arrête. Dans la même logique, l’éducation visuelle (reconnaître les couleurs) est bien plus intuitive que l'éducation sonore (reconnaître les notes), notamment pour des questions d'utilisation au quotidien. De ce fait, l’apprentissage de la musique relève d’une forme d’appropriation de l’impalpable, de l’implicite. Pour faciliter cette démarche, de nombreux enseignants ont pris l’initiative d’associer le son et la couleur. 

 

Toutefois, dans quelles mesures l’utilisation de couleurs permet un gain d’efficacité dans l’apprentissage de la musique ?

Des instruments colorés

Afin de se repérer dans l’ensemble des notes mises à disposition par un instrument, créer des repères visuels grâce à des couleurs est une possibilité. Cette dernière est souvent utilisée pour les instruments d’éveil musical. Ce qui permet aux jeunes apprenants de plus intuitivement repérer les notes sur l’instrument, mais aussi de leur faire associer un son à une couleur. L’idée étant de déclencher un début d’écoute intérieure, c'est-à-dire la capacité d’entendre les notes dans leur tête, sans stimulation sonore extérieure. De cette manière une pièce musicale peut être mémorisée sous forme de suite de couleurs et non comme suite de noms de notes. On retrouve cette technique principalement pour des instruments à percussions, que le geste de frappe rend facilement accessible aux enfants. Voici quelques exemples que l’on rencontre fréquemment dans les écoles de musique et autres établissements scolaires initiant les enfants à la musique: 

Métallophone coloré 

Bâtons de percussions en plastiques colorés.

Dans les méthodes d’apprentissages d'instruments


Afin de simplifier l’apprentissage de la lecture de notes pour les jeunes enfants, les méthodes d’apprentissage des instruments écrivent les notes de différentes couleurs, sans que les instruments soient eux-mêmes “colorés”. Cette méthode sert d’alternative pour apprendre autrement les pièces musicales. Les notes peuvent alors être apprises en tant que couleurs et non sous leurs véritables noms. Le nom des notes étant propre à chaque langue, les nommer par des couleurs est un moyen de les associer à des mots que l’enfant connaît déjà et qu’il expérimente chaque jour.  Une première approche consiste à simplement changer la couleur de l’encre qui est utilisée pour chacune des notes. Chaque note de la gamme possède alors sa couleur propre. La méthode de piano Arc-en-ciel de Chantal Muller propose cette approche pour les enfants à partir de 4 ans. 

Une deuxième approche consiste à prendre de la distance avec le système de notation conventionnel sur partition, ce qui permet d'alléger la quantité d’informations visuelles que l’enfant doit intégrer pour jouer une pièce musicale. Dans cette optique, la méthode "Colourstrings" de Géza Szilvay propose de remplacer les notes par des lignes colorées. La lecture des notes est ainsi modifiée, dénuée d’une majorité de ses signes visuels comme les portées, les clés ou les armures (c'est-à-dire les signes indiquant les dièses et bémols qui s’appliquent durant le morceau). 

Quelles sont les limites de l’association de couleurs aux sons ou systèmes d’écriture ?
 

Malheureusement, tous ces aménagements ont des contreparties et des limites. Tout d’abord, quels sont les critères qui permettent de définir la couleur qui sera associée à une note. Cette décision ne semble retourner d’aucun paramètre objectif, et revêt donc du choix de l’éditeur, bien que les couleurs chaudes représentent le plus souvent les fréquences aiguës et les couleurs froides les fréquences graves. Nous pouvons supposer que les couleurs du spectre de la lumière (les couleurs de l’arc en ciel) sont associées à l’évolution des hauteurs musicales, ayant pour point commun leur caractérisation par des fréquences. Mais ce ne sont que des conjectures.


Il s’agit donc d’accepter de mettre en place un système artificiel et culturel, d’associations des couleurs à des notes pour permettre de simplifier deux choses. D’une part la lecture des notes sur la partition mais aussi le repérage des notes sur l’instrument. Le risque est que l’apprenant devienne dépendant de ces marquages de couleurs, cela l'empêchant de s’en séparer lorsqu’il souhaitera aborder du répertoire extérieur à la méthode, mais aussi lorsqu’il souhaitera changer d’instrument. De ce fait, une phase de ré-apprentissage sera nécessaire pour extraire l’apprenant de ses habitudes liées aux couleurs. Cet effet de ré-apprentissage sera encore plus important pour s’extraire de la méthode Colourstrings dans la mesure où cette dernière remplace le système de notation complet pour un autre “simplifié”, imprécis et peu informateur sur le contexte musical du morceau (tonalité, valeur du temps, etc…). 

Ces méthodes d’approche via l’ajout de couleurs permettent de rendre le concept de notes moins abstrait pour les jeunes élèves, mais induisent une forme de dépendance à ces systèmes colorés. Si ces méthodes peuvent permettrent une progression efficace dans la compréhension ou l’expérience de la musique, s’en séparer implique donc un réapprentissage des notes, en abstraction de leurs couleurs. De plus, le choix des couleurs attribuées aux notes correspond à des désignations partiales et arbitraires. En effet, les couleurs et les sons ne sont pas naturellement associés. Si les deux sont de nature ondulatoire, leur association est pleinement issue d’un besoin humain. L’utilisation de ces aménagements de couleurs ne peut être conseillée que dans une moindre mesure et surtout pas au détriment de la lecture traditionnelle sur portée dans l’apprentissage des musiques écrites. Toutefois ces méthodes peuvent convenir à des pratiquants qui ne souhaitent pas approfondir l’apprentissage du solfège, dans un but de plaisir amateur “immédiat”, quitte à réduire les perspectives de compréhension et perfectionnement concernant la théorie ainsi que la pratique de la musique. 


 

Toutefois, pour une petite partie de l’humanité, les sens se mélangent et leur permettent notamment de voir des couleur liées aux sons; ce phénomène se nomme chromesthète. A. Scriabine en était certainement l’un des témoins les plus flagrants, notamment lorsqu’il crée un Clavier de lumières (Astiera per Luce). Ce dernier était conçu pour l'accompagnement visuel d'une œuvre : chaque note était associée à une couleur. Ce clavier a été imaginé pour la création de Prométhée ou le Poème du feu  pour orchestre, piano et clavier Luce. Notons toutefois que les associations de couleurs aux sons ne sont pas les mêmes d’une personne chromesthète à une autre. Ce qui semble appuyer l’idée que les couleurs et les sons ne sont pas naturellement liés par leur nature commune d’ondes. 

Glen Maussion

©2021 Le Nouveau Ménestrel

  • Facebook - White Circle
  • Instagram - Cercle blanc

+33 6 51 04 54 91