Chick Corea ou la réinvention permanante
Par William Besserer

Chick Corea

La perte de Chick Corea à 79 ans m’a rappelé avec nostalgie deux événements marquants de mon parcours musical : son concert donné au festival de Marciac en 2014 en compagnie de Stanley Clarke, et ma découverte de sa musique quelques années plus tôt. Alors jeune saxophoniste âgé d’une petite quinzaine d’années, c’est lors d’une répétition de big band que je découvris les couleurs latines stylisées de la musique de Chick Corea. Sur mon pupitre, l’arrangement d’une partition très rythmique au tempo enlevé et au nom évocateur : Spain. Apparue en 1973 sur l’album Light as a Feather, enregistrée avec son groupe d’alors, la composition Return to Forever est sans doute celle dont l’écriture est la plus marquée par les couleurs latines, qu’il s’agisse du rythme, de l’harmonie ou de la mélodie. Extrêmement populaire, elle permit au pianiste de rencontrer le grand public.

Inspiré par les théories de la Scientologie dont il devient membre dans ces mêmes années, Chick Corea cherche alors à rendre sa musique plus accessible. Cependant, il ne perd pas pour autant sa curiosité et continue d’explorer des territoires sonores encore peu communs dans le jazz et l’improvisation, à l’image du groupe Circle qu’il fonde dans les années 1970 avec le contrebassiste Dave Holland. L’esthétique free de Circle est à l’opposé de ce qu’on peut entendre dans Spain. On peut y voir une sorte d’aboutissement de sa période de travail avec Miles Davis débutée en 1968, période durant laquelle le trompettiste cherchait une liberté toujours plus grande dans l’improvisation et poussait les musiciens autour de lui dans la même direction.

Chick Corea au festival Jazz In Marcia - 2014

Chick Corea - La Fiesta

Circle en Live à Hambourg - 1971

Dans un univers musical encore différent, la dimension intimiste de morceaux comme Return to Forever ou Crystal Silence de l’album éponyme montre la richesse d’expression et d’inspiration du pianiste.  Celle-ci se retrouve également dans ses improvisations comme The Law Of Falling And Catching Up (album Now He Sings, Now he Sobs). Ici, plutôt que de développer la dimension free comme il le fait avec son groupe Circle, le musicien met en avant la qualité du son et des résonances de son instrument.

 

Cette exploration permanente des univers sonores lui permet de renouveler son discours constamment. Un renouvellement dans l’improvisation et la composition mais aussi dans la réinterprétation de morceaux devenus cultes et ayant atteint le statut de standards. Ainsi, on pourrait s’attendre à ce qu’en concert, un morceau tel que Spain ne subisse que des changements mineurs, qui ne changent pas foncièrement son aspect ni sa structure. Et pourtant… 

À travers trois enregistrements de Spain par son compositeur (l’original de 1973 et deux lives), nous allons étudier les changements apportés et leur importance par rapport à la version de référence qu’est l’enregistrement de 1973 présent sur l’album Light as a feather.

Album Light as a Feather / Chick Corea and Return to Forever

L’anecdote est connue mais il est toujours bon de la rappeler : l’origine de Spain n’est autre que le Concierto de Aranjuez, une œuvre de 1939 pour guitare et orchestre du compositeur espagnol Joaquin Rodrigo. Cette œuvre, aux couleurs hispaniques marquées, cherche à évoquer « les fragrances des magnolias, le chant des oiseaux, et les ruissellements des fontaines » du palais d’Aranjuez en Espagne. Des trois mouvements du concerto, le second est sans doute le plus célèbre du fait des nombreuses reprises dont il est l’objet, du groupe de rock britannique The Shadows à Miles Davis et Gil Evans en passant par Jim Hall et son quintet composé de Paul Desmond, Chet Baker, Steve Gadd, Roland Hanna et Ron Carter.

Chick Corea ne déroge pas à la règle et s’inspire lui aussi de ce second mouvement. Aussi, l’introduction de Spain n’est autre que le thème de l’adagio. 

Dans le concerto original, celui-ci est introduit sous la forme d’un échange entre le cor anglais et la guitare solo. Si la seconde répète les phrases du premier, les caractéristiques d’écriture sont cependant différentes. En effet, probablement inspiré par l’image traditionnelle qui unit la guitare à l’Espagne, le compositeur donne un caractère improvisé aux phrases du thème lorsqu’elles sont reprises par le soliste. De là à utiliser ce thème dans l’introduction improvisée d’une œuvre de jazz-fusion aux couleurs hispaniques devenue célèbre, il n’y a qu’un pas. 

 

Évidemment, le contexte est bien différent : la guitare devient un Fender-Rhodes joué par Chick Corea qui ré-harmonise l’ensemble du thème lors de l’introduction. L’utilisation de ce clavier électrique est en soi un fait encore nouveau à l’époque. La pulsation disparaît au profit d’un temps complètement suspendu et onirique renforcé par l’archet de Stanley Clarke et ses longues pédales de contrebasse. Tout en contraste, le thème de Spain apparaît ensuite, rythmique et enlevé. L’effectif permet des couleurs originales de timbres sur la mélodie du thème, avec la flûte traversière de Joe Farrell qui se mélange à la voix de Flora Purim et au Fender-Rhodes de Corea. La richesse des différents timbres et le nombre des musiciens donnent une effervescence toute particulière au morceau qui bouillonne tout du long. 

Spain, Live « Jazz à Vienne », 2012/ Bobby McFerrin & Chick Corea Duet

Sans être complètement différent de l’original, le visage que prend l’œuvre lors de ce concert tranche cependant radicalement avec la version enregistrée de 1973. L’élément le plus flagrant est bien entendu l’effectif, passé de cinq musiciens à deux. Cette réduction combinée à l’absence d’une rythmique crée un espace particulier d’où se dégage un caractère intimiste, très épuré, à l’opposé de l’effervescence de l’enregistrement studio.

Ce caractère est renforcé par la technique vocale si caractéristique de Bobby McFerrin, qui privilégie ici sa voix de fausset, accompagné discrètement non pas par le Fendher-Rhodes mais bien par le piano de Chick Corea. Cependant, un effectif aussi réduit implique certaines contraintes, et les musiciens explorent tous deux des modes de jeu particuliers afin d’étendre leur horizon sonore. Ainsi Chick Corea n’hésite pas à plonger sa main dans les cordes du piano pour en étouffer le son lors de l’introduction, déformant la sonorité du piano et donnant par là même à l’instrument un aspect beaucoup plus percussif, en plus de donner de l’espace à Bobby McFerrin. Le chanteur n’est pas en reste, jouant avec le micro pour créer des effets particuliers sur sa voix, usant de claquements de langue et d’onomatopées lors de l’introduction ou de souffle et de percussions corporelles au moment du thème. Ces dernières, en plus de créer une percussion, altèrent également le timbre de sa voix. Enfin, on peut noter l’usage de « yaourt » créant l’illusion de paroles écrites dans une langue inconnue et déposées sur les différentes mélodies, ajoutant à l’aspect onirique de cette version. Enfin, si les rôles des musiciens sont plutôt bien définis dans la version de 1973, ils peuvent changer ici. Il est d’autant plus important de le noter qu’en règle générale, le pianiste accompagne le chanteur soliste. Or ici, les deux musiciens naviguent entre les deux univers. En effet, Chick Corea bénéficie d’un champ d’expression dédié dans la seconde partie de l’introduction mais aussi d’un chorus où il est cette fois accompagné d’une ligne de basse chantée par Bobby McFerrin. Avec ce genre de formation, le chorus de piano aurait dû ressembler davantage à la seconde partie de l’introduction, à savoir un piano solo qui s’occupe à la fois de l’improvisation mélodique et du cadre harmonique.

Spain, Live à Munich, 1991/ Chick Corea Acoustic Band

Cette version de la composition retrouve l’effervescence et l’énergie du premier enregistrement, et ce malgré l’effectif en trio. La présence de la rythmique n’est  sans doute pas étrangère à ce phénomène mais le jeu du piano est lui aussi partie prenante de ce bouillonnement. En effet, contrairement aux interventions très parcellaires et épurées de la seconde version présentée en duo avec Bobby McFerrin, le discours pianistique est ici beaucoup plus riche.

Avec John Patitucci (Contrebasse) et Dave Weckl (Batterie)

Cependant, le caractère mis à part, cette version propose elle aussi une relecture totale de l’œuvre telle qu’elle apparaît dans l’enregistrement originel, en particulier au niveau de sa structure. Ici, le thème de l’adagio du Concierto de Aranjuez disparaît au profit d’une introduction elle aussi hors tempo (du moins au début), mais beaucoup plus rythmique et instable au niveau harmonique. Les éléments mélodiques cités, eux,  sont tirés directement du thème de Spain. Mais s’agit-il encore seulement d’une introduction ?  Difficile à dire tant la structure globale du morceau vole en éclats. Si les différentes parties sont clairement identifiables en 1973, ce n’est plus le cas ici, en dehors des chorus qui mettent ouvertement en avant l’un des instrumentistes. Pour le reste, l’auditeur doit se raccrocher à des lambeaux de thème énoncés ici et là mais tantôt transposés, tantôt ré-harmonisés, voire les deux combinés et dans tous les cas éclatés. Et quand il croit avoir repéré la partie dans laquelle il se trouve, des surprises surgissent dans l’écriture (A l’image de ce qui se passe à 4:47 ou 5:17 par exemple). Le thème se mêle continuellement à l’improvisation, brouillant les pistes et la structure en permanence.

À travers ces trois exemples mis en regard, l’idée était de donner un aperçu de la curiosité et de la capacité de réinvention de Chick Corea en observant les diverses versions d’une même œuvre connue du grand public. Là où il aurait pu être imaginable de n’avoir que des changements mineurs afin de ne pas perdre celui-ci dans son écoute, il s’avère que le pianiste n’hésite pas à renouveler totalement son discours tant au niveau du son et du caractère (avec Bobby McFerrin) qu’au niveau de la structure même et des harmonies du morceau (Chick Corea Acoustic Band). 

William Besserer

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