Anacrouse

Concert d'ouverture de la Philharmonie de Paris 

Mercredi 9 et jeudi 10 septembre

Horreur ! Malheur ! Un certain nombre de salles ont vu leur programmation amputée de nombres de concerts pour cette rentrée, y compris quelques-unes de nos recommandations du numéro précédent. Parmi eux, le concert d’orchestres africains de la Philharmonie qui était selon nous, une superbe opportunité donnée à la France de voir la pratique des orchestres du continent. Plusieurs concerts ont aussi vu leur programme raccourci, comme le concert dont nous allons parler aujourd’hui : le concert de rentrée de la philharmonie. Un petit rappel du programme : Le Concerto pour piano n°1 de Beethoven et la Symphonie n°5 de Chostakovitch, le tout dirigé par Marin Alsop accompagnée de Khatia Buniatishvili au piano. En effet, les Chichester Psalms ont disparu du programme, sans doute à cause du trop grand effectif que le chœur aurait imposé et qu’il aurait fallu faire répéter dans les conditions actuelles, une tâche bien difficile.

 

Voici un petit mot d’introduction à ce concert :

Marin Alsop, Chef d’Orchestre

 

Elle est l’une des rares femmes chef d’orchestre à être à la tête de grandes formations orchestrales comme le Baltimore Symphony Orchestra et le Vienna Radio Symphony Orchestra (Ah! si Karajan entendait ça…), Marin Alsop, du haut de ses 63 ans mène d’une main de maître ces deux soirées inaugurales pour cette saison. Violoniste de formation, elle fit ses classes au New York Symphony Orchestra avant de se former à la direction en compagnie de son mentor Léonard Bernstein. Ayant pris la tête de différents orchestres américains puis à l’international, elle est souvent la première femme à diriger ces formations (à l’image du São Paulo State Symphony Orchestra ou du Vienna Radio Symphony Orchestra). Avec une baguette franche et des choix artistiques pleinements assumés, la “maestra” a dû affronter une grande vague de réticence quant à ses différents postes de chef. Beaucoup de musiciens n’étaient pas disposés à voir une femme faire figure d’autorité lors des répétitions. Même si elle ne souhaite pas devenir le symbole de ce renouveau des chefs, Marin Alsop marque bien certainement l’histoire en montrant la voix à de nouvelles talentueuses musiciennes et contribue à faire évoluer les mentalités au sein du monde musical contemporain.  


 

Le Concerto pour piano n°1 de Ludwig Van Beethoven

 

En cette année Beethoven, le piano beethovenien est plusieurs fois mis à l’honneur durant cette saison (n’oublions pas tous les concerts beethoven de novembre et décembre). C’est sur le premier concerto pour piano que s’ouvre cette saison, mettant en exergue un jeune Beethoven de 25 ans encore bien classique dans la forme et le langage, mais déjà romantique dans le caractère et le sentiment. L’œuvre en Do majeur et dédiée à l’une de ses élèves, la Princess Anna Louise Barbara Odescalchi. l’oeuvre est effectivement très respectueuse du concerto classique, avec un premier mouvement de forme sonate, un second mouvement en forme lied (ABA) et un rondo-sonate pour le final. Les deux mouvements rapides sont pourvus de cadences de soliste et les thèmes sont clairement exposés dans l’ordre qui convient à chaque forme. Ce côté classique est d’autant plus renforcé par l’effectif orchestral pourvu de cordes, flûte, hautbois, clarinettes et bassons pour les bois, de cors trompettes pour les cuivres, et de timbales. Les violoncelles et contrebasses jouent la même partie, un trait typique des formations classiques. Cependant Beethoven porte déjà à coeur d’aller plus loins que ce classicisme, notamment en affirmant le ton de la bémol majeur au second mouvement alors que traditionnellement, les tons de sol ou fa auraient été plus approprié. Bien que le discours musical soit typique de l’époque classique par sa une conduite mélodique simple, le mouvement lent offre une mélodie très lyrique amorçant déjà le romantisme pas ses différences de dynamique et son esprit rubato. C’est donc une œuvre dans un entre-deux qui viendra ouvrir ce concert, à cheval entre les traditions classiques et le début d’un pathos bien romantique.

Khatia Buniatishvili, Pianiste

 

Reconnue et admirée à l'international, elle a gravé de magnifiques interprétations des plus grandes pièces pour piano tel que la sonate en si mineur de Liszt ou les concertos pour piano n°2 et 3 de Rachmaninov, Khatia Buniatishvili est la pianiste la plus en vue en ce moment. La géorgienne naturalisée française se forme à Tbilissi (Géorgie) puis à Vienne avant de fouler les planches de nombreux festivals et de remporter le troisième prix du concours Anton Rubinstein à Tel-Aviv. Cette récompense la propulse dans les grandes salles du monde entier comme le Carnegie Hall, la Philharmonie de Berlin et le Concertgebouw d’Amsterdam. Elle est aussi amenée à collaborer avec d’autres musiciens internationaux tel Paavo Järvi, Renaud Capuçon ou Gidon Kremer. La jeune et charismatique virtuose de 33 ans façonne son jeu à l’image du compositeur et tente de retranscrire une interprétation tel que son auteur l’aurait faite. Pour Beethoven, Khatia Buniatishvili devrait donc nous proposer une interprétation au plus proche du jeune Beethoven, plein de fraîcheur et de renouveau.

 

Symphonie n°5 de Dimitri Chostakovitch

 

Comme pour prolonger cet esprit Beethovenien, la cinquième symphonie de Chostakovitch viendra conclure ce concert par sa dramaturgie et son énergie (des qualités qu’on attribue bien volontiers au viennois). Il est indéniable que Chostakovitch vouait une grande admiration pour Beethoven, et c’est sans doute ce qui lie les deux œuvres. La cinquième symphonie marque la réconciliation entre Chostakovitch et le pouvoir Soviétique de Staline. A la suite d’une représentation de Lady Macbeth de Mtsensk, Staline humilia le compositeur dans le magazine Pravda, jugeant son œuvre trop élitiste et ne représentant pas les valeurs du parti. Quatre ans après, la première de la cinquième symphonie ravie le dirigeant communiste et remporte les ovations du pouvoir. L’œuvre est marquée d’un ton noir, du désespoir le plus profond à l’humour le plus sarcastique, mais surtout d’une tension phénoménale tout au long de l’œuvre. Après un premier mouvement alternant différentes ambiances, différents tempi et offrant une palette orchestrale très large, la musique s’aventure dans un scherzo à l’humour grinçant par ses contrastes et ses inflexions mélodiques alambiquées. S’en suit un troisième mouvement d’une très grande ampleur, reprenant différents traits de la musique de la liturgie orthodoxe et offrant des textures orchestrales proche de celles de Mahler. La charge émotionnelle de ce mouvement pourrait émouvoir un gravier. Enfin, le final demi-victorieux montre une sorte de sorte de grande frénésie, trop vive pour être réellement sincère, à la limite de l’affolement. Ce quatrième mouvement en demi-teinte a fait couler beaucoup d’encre et suscite encore aujourd'hui l'intérêt pour y déceler la véritable intention du compositeur assommé par un pouvoir autoritaire.

Il ne nous reste plus qu'à vous souhaiter un bon concert et espérer que la saison se déroule sans encombre pour les artistes comme pour les spectateurs.

Lucas GAMBARD

©2020 Le Nouveau Ménestrel

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