Et les ténèbres tombèrent sur le monde…

Par Quentin Cendre-Malinas

les ténèbres dans l'église

Jésus est en train d'être crucifié, et alors que les soldats romains le clouent à la Croix, tenebrae factae sunt : les ténèbres tombent sur la terre. En plein jour, la clarté du soleil se voile, le Christ appelle fortement son père, la terre est secouée d'un séisme, le voile du Temple se déchire... les catastrophes s'enchaînent. On pourrait tout à fait tenter d'expliquer par un phénomène météorologique cette obscurité soudaine, mais ce qui va nous intéresser ici, c'est les symboles qu'en a tiré l'Église catholique, et à quoi ceux-ci font référence.

Dans le temps liturgique, les cérémonies autour de Pâques se déroulent en trois temps : il y a le jeudi des Rameaux, qui rappelle l'entrée du Christ dans Jérusalem ; le Jeudi Saint, une semaine plus tard, qui marque le jour de sa Passion[1] ; puis le Vendredi et le Samedi Saint, qui sont, avec le Jeudi, les trois jours qui le séparent de la résurrection, qui intervient le dimanche. Durant ces trois jours, après le récit de la Passion fait durant la liturgie du Jeudi Saint, les lumières de l'église sont éteintes, et durant 72 heures, toute l'Église vit dans les ténèbres et dans l'attente – dans l'angoisse – de la résurrection.

Les ténèbres désignent ici le phénomène météorologique avec évidence, mais également les ténèbres, qui occupent le cœur de l'homme, et à qui l'absence du Christ donne libre cours. C'est le moment où le diable (de la racine dia, celui qui divise) peut parler librement et nous soumettre, comme le Christ l'a été, à la tentation de sortir de la lumière. Comme la tragédie créée par les Grecs antiques, pour exprimer cette part sombre de la cité ; comme à Bali, où un jour de l'année est chômé pour laisser les esprits circuler librement dans la ville ; ainsi la chrétienté métaphorise par les ténèbres la part inavouable de son être, et lui donne lieu et place, une fois l'an, durant la Semaine Sainte, pour se rappeler à la fois de son existence, mais aussi l’exorciser.

Le combat entre les ténèbres et la lumière n'est jamais gagné par aucun camp : même si le Christ ressuscite, les chrétiens doivent chaque année faire mémoire de son combat, mais rappellent également que ce même combat se joue chaque jour en eux et se renouvelle. Cette boucle ininterrompue est présente dans nombre de cultures et traduit la nécessité, pour les religions ou les sagesses, de mettre chaque chose en opposition à son contraire et d'entrer dans un cycle. La lumière (qu'elle nous vienne du Christ ou de quiconque d’autre) semble ne jamais s'attacher durablement à nous, tandis que les ténèbres et leurs significations métaphoriques paraissent tenir un empire sûr qu'il faudrait combattre et faire reculer, sans quoi il nous mangerait tout entier. Si l'on suit cette logique, alors on entre dans une pensée en cycles ; et le rappel du passage par les ténèbres les plus profondes pour pouvoir aboutir à la lumière la plus totale en est une idée centrale dans la pensée chrétienne. En ceci le Christ n'est pas, n'est plus humain : il a trouvé de manière fixe la béatitude dans le retour à son Père.

et en musique ?

Les Répons de Ténèbres illustrent parfaitement cette idée de balancement. Dans toute religion, on trouve des moments où l’officiant dit un texte et la foule lui répond. Celui qui amorce le dialogue peut être aussi, dans certains cas, une partie du chœur lui-même, auquel répond l’autre moitié. C’est le cas dans les Répons de Ténèbres. Sur des textes qui se concentrent presque exclusivement sur la trahison de Judas, le jugement que le Christ porte sur lui, et la crucifixion, une partie des chanteurs dit le début du texte, l’autre partie lui répond, et la première termine si nécessaire. C’est ce qui constitue une forme responsoriale.

Il existe beaucoup de formes responsoriales dans la liturgie catholique, mais les Répons de Ténèbres ont ceci d’exceptionnel que certaines parties en sont répétées. Prenons un exemple : le premier répons pour le Jeudi Saint, mis en musique par Tomas Luis de Victoria, ici interprété par le bien nommé choeur Tenebrae, dirigé par Nigel Short :

Premier répons pour le Jeudi Saint - Tomas Luis de Victoria par le chœur  Tenebrae, dirigé par Nigel Short.

Amicus meus osculi me tradidit signo quem osculatus fuero : ipse est, tenete eum

Hoc malum fecit signum qui per osculum ad implevit homicidium

Mon ami, par un baiser, m’a trahi, et par ce signe du baiser a dit : c’est lui, emparez-vous de lui

Il a rendu ce signe mauvais, celui qui par un baiser a commis le meurtre

 

Infelix praeter misit praetium sanguinis, et in fine laqueo se suspendit

Le malheureux méprisa le prix du sang, et finalement se pendit

 

Versus | Bonum erat illi, si natus non fuisset.

Verset | Il eut été bon qu’il ne fut pas né.

Sur la partition, il est indiqué qu’il faut chanter tout le texte, puis reprendre à “infelix paeter misit” et s’arrêter à “se suspendit”. Tous les répons sont construits de la même manière, avec parfois une répétition de la première partie, après celle de la deuxième. La seule partie qui n’est pas répétée s’appelle le verset. Cette forme, par ses répétitions, est très étonnante. Elles servent évidemment au fidèle, s’il maîtrise le latin, à assimiler le texte. De plus, les Répons se concentrent sur un champ lexical restreint dont les mots ne cessent de se répondre et de se répéter. Seulement, dans ces reprises, il y a presque quelque chose d’hypnotique, qui la rapproche des musiques répétitives ancestrales comme les mantras hindous.

On répète quelque chose, non seulement pour mieux le retenir, mais aussi parce que la répétition nous amène à une sorte d’état second, un état de compréhension beaucoup plus axé sur le corps, que la simple écoute ne permet pas forcément d’atteindre. Peut-être avez-vous déjà vécu cette sensation : vous connaissez par cœur un disque, jusque dans l’enchaînement des morceaux. Dans l’intervalle qui sépare les chansons, votre corps anticipe, se prépare, change d’état, en quelque sorte. C’est le même principe ici, qui sert très directement le but liturgique, mais par un biais de compréhension qui ne tient pas de l’intellect, mais du corporel. Par une sorte de principe sympathique, le corps de l’auditeur va lui aussi se mettre à chanter.

Ajoutons à cela les dispositions que choisit Victoria dans l’ensemble de ses Répons : il met en musique la première partie à quatre voix, la deuxième volontiers à trois, et la dernière, soit à trois, soit à deux voix. On peut légitimement supposer, même si l’on n’a pas de traces, que ces deux dernières parties peuvent être confiées à des solistes. On sait également que les parties répétées l’étaient par des ensembles différents, celui qui énonçait la première phrase n’étant pas celui qui la répétait. Cette disposition se retrouve dans un grand nombre de formes responsoriales et jette les bases de la musique spatialisée. Sans cesse, l’oreille de l’auditeur est sollicitée par des éléments nouveaux, que ceux-ci relèvent de la musique ou de l’effectif.

Enfin, la dramaturgie de ce moment est accentuée par le fait que l’église est plongée dans le noir. En effet, on éteint les lumières à la fin du premier récit de la Passion, au soir du Jeudi Saint. Cela traduit très matériellement la plongée spirituelle de l’Église dans les ténèbres. La maison de Dieu se remplit métaphoriquement de doutes et devient, le temps des trois jours qui séparent de la résurrection, un lieu presque hostile, en tout cas défait de son aspect rassurant ordinaire. Les fidèles viennent à l’église pour faire acte de foi, mais également, et peut-être surtout pour être rassurés et renouer avec le cycle d’alternance du jour et de la nuit, en se persuadant que la lumière reviendra. En cela, la forme responsoriale des Répons de Ténèbres est rassurante, puisqu’elle fait entendre un texte su, répété, connu. De la même manière, le récit de la Passion, qui n’est ni plus ni moins, dans sa forme, qu’un événement théâtral, est rassurant puisqu’il relie au conte, à la veillée.

Il y a une autre nuit dans le temps liturgique chrétien : celle de Noël. Si elle annonce la naissance du Rédempteur, elle est aussi un moment de danger : le roi Hérode a appris sa venue et va tenter de le tuer en faisant assassiner les derniers-nés du pays. Elle est aussi, dans les yeux des chrétiens postérieurs, l'annonce de ce qui va advenir trente-trois ans plus tard. Ainsi, l'année liturgique est un balancement entre ténèbres et lumière, dont Pâques et Noël sont les deux temps d'obscurité. Il est surprenant de constater que c’est dans ces deux moments mêlés d’espoir et de doute, que la musique est la plus présente. Il y a de la musique pour chaque jour de la Semaine Sainte, et l’Avent et la Nativité en sont baignés. La musique rassure, la musique rassemble et relie à ce cycle, à ce balancement qui, y puisant son origine profonde, est un singulier rappel de celui qui gouverne le cœur des humains.

Quentin Cendre-Malinas

Notes

[1] On nomme “Passion” les heures que vit le Christ à partir de son arrestation au Mont des Oliviers jusqu’à la Crucifixion. Elles comprennent entre autres épisodes le reniement de Saint Pierre, la pendaison de Judas, la flagellation, le chemin de croix, les sept dernières paroles en croix...

 

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