Richard Strauss in die nacht

 Par Céline Fiszbin

Un compositeur dans l'ombre du troisième riech

Sans doute avez-vous déjà pu entendre quelques-uns de ses grands opéras ou bien ses célèbres poèmes symphoniques. Il se nommait lui-même le “compositeur du Chevalier à la Rose” : l’intemporel Richard Strauss. Entre modernité et héritage classico-romantique, il est certainement l’héritier le plus évident de l’école allemande de la Zukunftsmusik [1] (Berlioz, Wagner, Liszt). ​

Aus dem Walde tritt die Nacht,

Aus den Bäumen schleicht sie leise,

Schaut sich um im weiten Kreise,

Nun gib Acht!

Die Nacht (1885) - Richard Strauss

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Richard Strauss en 1922. Photographie de Ferdinand Schmutzer.

La nuit descend de la forêt,

Légère, elle se glisse hors des arbres,

Regarde l'étendue autour d'elle,

Maintenant, prends garde!

30 janvier 1933 : Adolf Hitler nommé chancelier du IIIe Reich

 

Déjà compositeur de renommée internationale lors de l’arrivée au pouvoir du parti national-socialiste, Richard Strauss est convaincu qu’il est de son devoir de représenter la musique allemande. Ainsi, il accepte en cette même année la fonction de Président de la Reichsmusikkammer (Chambre de musique du Reich); statut qui fera couler beaucoup d’encre à son sujet.

“Il était, en outre, d’un intérêt vital pour lui de se montrer accommodant avec les nationaux-socialistes, du fait qu’il avait un compte dangereusement débiteur auprès d’eux.”

- Stefan Zweig, son librettiste dans Le monde d'hier : Souvenirs d'un européen (1941).

Die Nacht est un lied post-romantique, sur un poème de l’autrichien Hermann von Gilm. En voici une superbe interprétation du baryton Gérard Souzay, en 1963.

Alle Lichter dieser Welt,

Alle Blumen, alle Farben

Löscht sie aus und stiehlt die Garben

Weg vom Feld.

Toutes les lumières de ce monde

Toutes les fleurs, toutes les couleurs

Par elle sont éteintes et les gerbes dérobées

des champs.

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Richard Strauss à gauche, Heinz Drewes au milieu, Joseph Goebbels à droite. Photographie prise le 4 Juin 1938.

Même s’il n’a jamais adhéré ouvertement au parti nazi, Richard Strauss en a fréquenté les plus hauts dirigeants et avait d’ailleurs l’estime d’Adolf Hitler, qui voyait en lui le grand successeur de Wagner.  Cependant, il est important de noter que Strauss ne cèdera pas à l’antisémitisme : malgré sa position, il reste fidèle à ses principes artistiques et moraux; il est, certes, un homme fier, mais est totalement dévoué à la musique. Il n’a jamais tenu de propos antisémite, bien au contraire.

C’est en 1935 qu’il décide de mener à bien son projet d’opéra, en collaboration avec son fidèle librettiste et ami juif, Stefan Zweig. Ensemble, ils souhaitent créer Die Schweigsame Frau (La Femme Silencieuse), une œuvre comique et virtuose, adaptée de la pièce du dramaturge anglais Ben Jonson (1572-1637) [2]. Strauss, persuadé du succès de leur collaboration, écrivit à Zweig au moment de la création : “Si vous pouviez entendre notre œuvre ici, et si vous voyiez à quel point elle est bonne – vous laisseriez tomber tous les soucis raciaux et les objections politiques dont vous chargez d’incompréhensible manière votre riche cerveau d’artiste…”. Cependant, tout ne se passe pas comme prévu, l’opéra est boycotté à sa création en juin 1935, puis interdit après seulement trois représentations : le régime ne peut laisser jouer une œuvre dont le livret est signé par un juif.

Alles nimmt sie, was nur hold,

Nimmt das Silber weg des Stroms,

Nimmt vom Kupferdach des Doms

Weg das Gold.

Elle prend tout, et seulement ce qui est beau,

Prend l’argent du torrent

Prend, du toit de cuivre de la cathédrale

Tout l’or.

Zweig en est dévasté. Strauss lui assure à l’écrit qu’il “mime en président de la Chambre de musique du Reich” et qu’il agit en tant qu’artiste “pour la musique”. Malheureusement pour lui, la lettre est interceptée par la Gestapo avant d’atteindre son destinataire.

Joseph Goebbels, alors responsable des affaires culturelles et de la propagande, écrit dans son Journal, le 3 juillet 1935 :

« Richard Strauss écrit une lettre particulièrement infâme au Juif Stefan Zweig. La Gestapo l'intercepte. C'est une lettre effrontée et, par-dessus le marché, complètement idiote. Maintenant, il faut aussi se débarrasser de Strauss. [...] Ouste ! Strauss "mime le président de la Reichsmusikkammer". Voilà ce qu'il écrit à son Juif. Dégoûtant ! ».

De ce fait, Strauss se voit cette même année contraint de démissionner de son poste de Président de la Chambre de Musique du Reich.

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Stefan Zweig. Photographie de Franz Xaver Setzer pour une publicité en1927.

Ausgeplündert steht der Strauch:

Rücke näher, Seel' an Seele,  

O die Nacht, mir bangt, sie stehle

Dich mir auch.

Le buisson est là, dépouillé,

Viens plus près, âme contre âme,

Oh, que je crains que la nuit t’arrache aussi

À moi.

Le compositeur se voit proposer par Zweig un nouveau librettiste, plus conventionnel aux yeux du Reich : Joseph Gregor. Mais Strauss n’en sera jamais satisfait et voudra absolument continuer à travailler avec Zweig en cachette. 

“Faites-moi quelques beaux livrets (je ne trouverai jamais d'autre poète) et l'affaire restera secrète entre nous jusqu' à ce que nous estimions tous deux que le moment est venu de nous montrer avec elle au grand jour. Ce n'est pas indigne, mais seulement sage !”

- Richard Strauss à Stefan Zweig dans Correspondances 1931-1936, p. 140. 

C’est sur un livret signé Joseph Gregor, mais secrètement corrigé par Stefan Zweig, que Strauss parvient à retrouver les faveurs du régime nazi avec Friedenstag (Jour de Paix) en 1938. L’opéra est une profonde apologie de la paix et une mise en avant des valeurs militaires, pourtant créé à la veille de la guerre. Malgré elle, l'œuvre devient rapidement l’opéra officiel du Reich : elle sera jouée dans plus de 20 villes d'Europe avant la fermeture des salles de théâtre au cours de la Seconde Guerre mondiale. 

C’est un comble pour ce duo d’idéalistes : l’un irrité par un régime politique trop autoritaire, bridant son art et l’autre, un juif effrayé par la montée croissante de la violence et de l’antisémitisme. Pendant la guerre, nos deux amis sont las de ces sombres évènements : Zweig s’exile au Brésil et Strauss reste à Garmisch, en Allemagne, s’efforçant de plaider pour ses proches : il écrit des lettres au gouvernement pour la famille captive de sa belle-fille juive, Alice, en vain. 

 

Stefan Zweig, meurtri par les violences de la guerre et face à la vision apocalyptique de sa belle Europe, décide de prendre congé de la vie. Il se suicide par empoisonnement le 22 février 1942.

Strauss ne s’en remettra jamais vraiment. Après la guerre, il décide de s’effacer, composant les Quatre derniers lieder et les Métamorphoses, sans doute comme des hymnes à la beauté et au recueillement, avant de disparaître, en 1948.

 

“Je salue tous mes amis. Puissent-ils voir encore l’aurore après la longue nuit ! Moi je suis trop impatient, je pars avant eux.”

- Stefan Zweig, dans sa lettre d’adieu (1942).

Céline Fiszbin

Notes

[1] Zukunftmusik : musique de l’avenir.

[2] À ce sujet, il existe une pièce de théâtre : «Collaboration» de Ronald Harwood, créée en 2008, autour de l’amitié de Strauss et Zweig et de la création/censure de la Femme Silencieuse en 1935.