Nuit Blanche

 Par Hyacinthe Gambard

Les soirées musicales

Avis à la population ! Vous savez sans doute que les soirées sont courtes ces temps-ci. Certes, la nuit pointe son nez bien tôt en hiver, mais la contrainte veut qu’à 18h, chacun rentre chez soi. Si en ce moment, les soirées riment avec France 3, Youtube, Playstation 5, Marc Lévy ou Tarantino, c’est que l’individualisme imposé atteint gravement la sociabilité qui constitue nos soirées où la musique joue la wedding planner, l’appli de rencontre, la réunion zoom et la chauffeuse de salle. Penchons-nous sur ces soirées musicales qui nous manquent tant, et sur le rôle social qu'elles jouent et qui, maintenant qu’elles sont interdites, poussent au renouvellement de nos interactions entre humains.

Le NOSPR de Katowice en Pologne, vide. (mars 2016)

La musique est l’art du temps par excellence. Sa fonction primaire est d’occuper le silence. Pour qu’elle soit diffusée, il faut donc y consacrer un événement, dans un lieu précis, dans lequel un public consacre également son temps à écouter. Si de nos jours, les lieux consacrés à l’audition de la musique sont plutôt ouverts en soirée, ce n’est pas un hasard, car la journée est souvent trop chargée pour laisser place aux loisirs. Aujourd’hui, ces lieux prennent différentes formes, pour différentes musiques, en différentes temporalités. Penchons-nous sur leur nature.

Où va-t-on écouter la musique ?

L'intimité de la maison, les salons

L’emblème ultime de la musique depuis le VIIIe siècle, et même certainement avant (on ne peut du moins pas vraiment le prouver), sont les salons musicaux. Comprenons ici, dans un sens très large, le fait de se rassembler dans un lieu privé pour y jouer de la musique et partager. Si leur forme a grandement évolué depuis, il est certain que c’est la forme la plus simple, naturelle et courante de diffusion de la musique. Le terme de salon musical se rencontre majoritairement à partir du XIXe, où il devient un rendez-vous tenu par la classe bourgeoise ou noble, dans lequel on peut entrer par invitation et où la crème de la vie musicale échange : musiciens, compositeurs, éditeurs, facteurs d’instruments, aux côtés de leurs hôtes et de leurs invités triés sur le volet. Plus largement, on peut considérer comme salon musical tous les lieux privés de représentations musicales, même bien avant le XIXe siècle. De ce fait, il était le vecteur principal de la musique de chambre, qui existe depuis le Moyen-Âge dans les cours royales. Si l’on devait trouver un équivalent à ces salons privés aujourd’hui, on pourrait sans doute les comparer avec les soirées entre amis, où l’on se retrouve pour échanger et éventuellement écouter un peu de musique; partager ses découvertes et échanger sur les dernières sorties, voire même regarder des concerts filmés ou enregistrés. Un autre héritage de ces salons musicaux réside dans les concerts privés qui peuvent être organisés par les entreprises ou des familles pour leurs évènements. Cette forme de la diffusion musicale reste donc l’apanage de l’entourage plus ou moins proche, limitant la diffusion à qui y a été invité.

Quatuor n°14 "La Jeune fille et la mort" -

F. Schubert - Musique de salon créée en 1826 dans un salon privé

Dichterliebe - R. Schumann

F. Schubert - Musique de salon

Voir le monde, Les salles de concerts

L’autre pendant historiquement incontournable de la diffusion de la musique est l’ensemble des salles de concerts qui ouvrent au fil du temps et parallèlement, l’essor des genres musicaux. Lorsque les salons deviennent trop petits pour accueillir les formations nécessaires aux œuvres, ou lorsque le concert public payant se diffuse de plus en plus, les musiciens quittent les demeures nobles et bourgeoises au profit des théâtres, salles de concerts et lieux de cultes. La musique religieuse est une des premières formes laissant part à de grands ensembles instrumentaux accessibles gratuitement aux fidèles. Elle marque la vie musicale avec de nombreux évènements, en l’occasion des fêtes liturgiques (Noël, Carême, Pâque) où la musique exalte la foi des croyants.

Le Wiener Musikverein (Mai 2007), inauguré en 1870

L’opéra est également un des grands vecteurs du début des grandes représentations musicales, naissant au XVIe siècle. D’abord réservé aux invités des cours princières qui financent l’intégralité des spectacles, les maisons d’opéra s’ouvrent peu à peu aux concerts publics avec entrée payante pour aboutir de nos jours à des tarifs variables en fonction des catégories et des spectateurs. Enfin, au XVIIIe, le concert public voit le jour, d’abord pour occuper les jours où l’église est fermée et où les institutions d’État font relâche, puis se généralisant avec l’essor de la musique instrumentale. Les salles privées coexistent avec les lieux d’enseignement musical. Plusieurs types de salles existent dans différentes conceptions et jauges, se prêtant plus à des récitals ou des œuvres symphoniques. En parallèle, le jazz se diffuse de plus en plus via les nouveaux médias (radio, télévision etc.), de nouveaux lieux voient le jour, réservés aux musiques actuelles et amplifiées.

Extrait du concert du nouvel an de Jean-Michel Jarre. 

La musique comme support de la danse

Jusque-là, nous avons principalement évoqué les lieux destinés à l'exécution musicale. Mais la musique a une autre dimension bien plus fonctionnelle et est souvent au service d’une autre activité. Prenons le cas de la danse : la forme musicale en elle-même est à l'origine intimement liée à la danse. La suite de danse est la forme privilégiée en musique instrumentale au début du XVIIIe, les formes étant calquées sur l'organisation différentes danses qu’elles accompagnent. En parallèle, le ballet prend une place importante à l’opéra (surtout en France) et devient ensuite un genre indépendant, dont les Russes se font une spécialité (XIX ème et XX ème). La musique traditionnelle est très souvent accompagnée de danse, que l’on peut retrouver dans les bals traditionnels, avec leur propre technique d’exécution instrumentale. Du côté des musiques amplifiées, les destinations de soirée par excellence sont les boîtes de nuit. Leur répertoire suit les tendance musicales du moment, ayant connu l’âge d’or de la disco et du rock, puis des musiques électroniques avant l’émergence starisée des Disc-Jockeys, d'abord simples sélecteurs de musiques; mais dont la pratique s'est complexifiée et qui réalisent aujourd'hui de véritables productions musicales. Ces nouveaux artistes combinent leurs propres compositions avec des morceaux devenus de véritables canons, la musique devenant elle-même l’instrument de musique, donnant vie au remix. Les boîtes de nuit ont chacune leur identité et leur public-cible en fonction des artistes invités et de l’ambiance générale de la boîte. Elles sont des lieux de rencontre par excellence, marqueurs du divertissement et d’une bonne soirée passée avec ses amis.

"Forêts paisibles", issue des Indes Galantes de J-P. Rameau, mise en scène de Clément Cogitore et Bintou Dembélé à l'Opéra Bastille, 2019.

DJ set de Robin Schulz à Tomorrowland (festival Belge de musique électronique). 

La musique est donc réellement présente dans beaucoup de lieux rythmant la vie sociale des humains. Mais quels sont les actes sociaux qui nous motivent ainsi à nous rendre à ces évènements ?

Se divertir

Que la représentation soit publique ou privée, que la musique soit savante ou populaire, que l’on y aille seul ou accompagné, l’une des fonctions primaires de la sortie musicale est le divertissement. Qu’il soit inscrit dans une volonté artistique, intellectuelle ou purement hédoniste, c’est lui qui motive souvent le choix de l'événement et les spectateurs qui s’y joindront. Les évènements musicaux répondent souvent à un horizon d’attente du public qui peuvent être satisfaits par des attentes extra-musicales que l'on ne retrouve qu'au concert : le spectaculaire et l'inédit,  se dire que c'est un évènement unique, à ne pas manquer.

Pourquoi va-t-on écouter la musique ?

La comparaison entre deux artistes qui s’opposent dans une coopération ou un duel mis en scène. C’est le cas avec les duels de piano qui furent organisés au XIXe siècle, à l’apogée de la gloire de l’instrument, et dont l’un des plus célèbres est le duel entre Liszt et Thalberg en 1837 dans le salon de la comtesse Belgiojoso. Plus récemment, on peut y inclure les battles de rap qui sont une véritable discipline de la punchline la plus percutante, ou même les télécrochets comme The Voice qui se proposent de départager des chanteurs amateurs via les votes des téléspectateurs. Certains diront que ce genre d’évènement est dépourvu de sens artistique mais la popularité des formats et leur aspect divertissant est incontestable.

Battle de rap issue du film 8 Miles (2002) de Curtis Hanson

Le spectaculaire de la musique peut également se retrouver par l’originalité et l’innovation, mais le plus souvent par la virtuosité qu’elle nécessite. Par exemple, les genres concertants, d’abord nés de la volonté d’un dialogue entre deux entités, se stabilisent peu à peu vers un concerto où le soliste doit recourir à différentes techniques pour surmonter la difficulté qui lui est proposée. Par-delà le développement des techniques et l’amélioration des instruments qui catalysent l’émergence de ces œuvres : l’ouvrage doit permettre au soliste d’impressionner le public en complément de la portée artistique qui le compose. Le geste du soliste est scruté et les différents traits de virtuosité doivent convaincre le public de sa compétence. De même, l’originalité dans la conception d’une œuvre est un facteur accentuant le spectaculaire. Les innovations formelles, si elles sont réussies, sont d’un grand effet d’éloquence qui saisit l’auditeur. « Prends l'éloquence et tords-lui son cou ! » disait Verlaine. Il n’y a qu’un pas vers Queen produisant Bohemian Rhapsody, qui ne ressemble à aucune autre œuvre de rock, rompant avec la structure couplet-refrain. Le titre est un des plus connus du groupe, le single le plus écoulé et la chanson du XXe siècle la plus écoutée sur les plateformes de streaming. Elle fut jouée lors de tous les concerts du groupe britannique et est disponible en plusieurs versions live. Ce véritable carton était un argument de vente imparable des concerts de Queen. Le spectaculaire de la mise en scène des concerts va également dans ce sens. En témoignent les effets pyrotechniques que l’on retrouve chez certains artistes comme Jean-Michel Jarre ou Rammstein, apportant une toute autre expérience que celle d’entendre des titres chez soi.

Bohemian Rhapsody - Queen (Live Aid 1985) 

Compilations d'effets pyrotechniques des concerts de Rammstein

Mais si le divertissement peut se trouver dans l’essence même des concerts, la compagnie que l’on y amène est tout aussi importante.

Se rassembler et se rencontrer

Si la musique est certainement le domaine le plus rassembleur, c’est au cinéma que les études sociologiques des publics naissent. Les sociologues de l’école de Francfort, dont le plus illustre représentant est Theodor Adorno, identifient la nature d’un public par le film autour duquel il se rassemble. Le même phénomène peut s’observer en musique et caractérise un point central : on se rend dans un évènement musical pour partager une part de temps avec d’autres humains qui partagent un même goût musical relatif à l'événement. Le goût musical commun aux individus présents structure leurs cercles sociaux. L'événement musical est donc une occasion de passer du temps avec ses amis et de forger de nouvelles expériences autour de ce même centre d’intérêt. Les sorties musicales sont également un lieu de rencontre privilégié, ouvrant la conversation sur un point commun déjà tout prêt : la musique qu’on y vient écouter. Les boîtes de nuit en sont un parfait exemple, où les rencontres sont facilitées par la proximité dans le lieu et l’objectif même de la sortie (dont l’alcool est un grand catalyseur). Il est même probable que vous ayez déjà entraîné des proches dans un concert ou un évènement musical qui ne réponde pas à ses goûts musicaux. Au-delà du simple fait d’écouter la musique, qui peut même devenir secondaire, on prend du plaisir à partager un moment avec l’autre et à s’aventurer dans de nouvelles expériences qui nous sortent de nos habitudes.

Va, Pensiero extrait de Nabucco de Verdi. Voir le discours de R. Muti à 5:20

La sortie musicale ne se limite pas au simple fait de se rendre à l'événement, elle est aussi un avant, la raison pour laquelle on se rend à l'événement, et surtout un après qui génère des actions à court terme : débattre, se remémorer les meilleurs moments, faire une critique etc. Et à long terme : évolution du goût musical, souvenirs de l’expérience… Dans certains cas extrêmes, la musique peut même susciter un militantisme, comme lorsque le gouvernement italien réduisit le budget alloué à la culture. À l’occasion d’une représentation de Nabucco de Verdi en présence du ministre de la culture, les italiens réclamèrent un bis et chantèrent avec le chœur l’air célèbre Va, Pensiero, véritable tube en Italie devenu politique, en réaction à cette décision d’état.

Se faire voir

Partir du constat que les évènements culturels sont les fruits de rassemblements d’individus de même goûts et classes sociales est révélateur d’un autre phénomène social : on peut se rendre au concert pour le voir, mais aussi se faire voir. Historiquement, les salles de concert sont conçues de façon à hiérarchiser les publics. L’exemple du théâtre à l’italienne est frappant (comme l’est d'ailleurs le Théâtre des Champs-Elysées). Sa disposition témoigne de la structuration de la société qu’il engendre : la fosse d’orchestre était réservée aux billets les moins chers, et les loges aux familles les plus aisées, qui pouvaient, dans certains cas, les louer à l’année. L’opéra était un lieu de business et de marchandage, mais aussi un endroit où la société mondaine allait se montrer pour affirmer sa position. Certaines loges sont même « aveugles » (depuis lesquelles on ne voit pas la scène), mais permettent de voir l’ensemble des autres loges et d’apprécier d'observer quels spectateurs sont venus assister à la représentation.

Théâtre des Champs-Elysées

Grande Salle de l'Opéra Bastille de Paris

La place d’opéra pouvait donc être considérée comme un bien de positionnement, qui permet d’affirmer ses capacités financières et son statut social. Si le placement n’est plus aussi hiérarchisé et s’est recentré sur la production en scène, la hiérarchisation existe toujours dans certaines salles, où les places offrent un large spectre de tarif. L’opéra de Paris (Théâtre Bastille) propose par exemple des places allant de 15€ (pour des places à visibilité réduite) à 231€ pour les places « optima » en fosse, ou au premier balcon. L’argent est le seul facteur déterminant le placement dans cette salle (sans compter les réductions pour favoriser certains publics). On a donc un public étagé en fonction de ses revenus et de son pouvoir d’achat. Ainsi, les places en catégories « optima » peuvent elles aussi être considérées comme des biens de positionnement.

Enfin, l’ère des réseaux sociaux ouvre une nouvelle voie à l’image du spectateur. Nombreux sont ceux, surtout parmi les nouvelles générations, à immortaliser leurs concerts et à partager cette expérience sur les réseaux sociaux. Derrière cet acte, on peut y lire une volonté de reconnaissance par ses pairs et une validation de ses goûts musicaux par ses abonnés, que ce soit par l’identification de la salle, du placement ou de l’artiste. On constate donc que la présence de la hiérarchisation des lieux et des goûts musicaux, qui pouvait sembler dépassée depuis longtemps, est en réalité toujours présente, mais sous d’autres formes.

Si en janvier 2021 les soirées musicales sont interdites par le gouvernement, c’est justement parce que ce sont des lieux de rencontre privilégiés et donc de contamination par la proximité, ce qui doit être banni dans le cadre des mesures sanitaires de la Covid-19. Les raisons économiques qui se cachent derrière cette décision sont floues, mais là n’est pas le sujet. Si l’art n’est pas indispensable à la survie, il reste un besoin essentiel à la condition humaine. Loin de nous faire « l’avocat du diable », le spectacle musical est en danger, car immobilisé par la pandémie. Là où les crises économiques montrent justement un attrait grandissant du public pour l’art, comme un besoin de se rassurer et de sortir la tête de l’eau, cette crise sanitaire paralyse l’offre et transforme peu à peu le monde musical du contact et de la rencontre en un monde d’isolement et de plaisir individualisé. L’humain est un animal sociable, et lorsque cette sociabilité est entachée, il est certain que les troubles dépressifs liés à l’isolement augmentent de surcroît. Si l’art finit par se relever, et il y arrive toujours, la crise qui suivra sera certainement sanitaire, non pas virale, mais psychologique. L’occasion de quelques nuits blanches.

Hyacinthe Gambard

©2021 Le Nouveau Ménestrel

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