Les Noëls Traditionnels

Par Gabriel Massart

une nouvelle religiosité pour le baroque français

En 1545 s’ouvre le concile de Trente en réaction à la réforme protestante. Celui-ci se termine en 1563 avec la mise en place de la Contre-Réforme, mouvement par lequel l’Église romaine repense sa discipline interne de manière plus rigoureuse. La question de la musique est discutée lors de ce concile par le biais des offices religieux. Les mesures prises visent à limiter son usage, jugé excessif, lors des messes. Les musiques jugées lascives sont proscrites et ne sont autorisées que celles qui permettent l’expression d’une certaine spiritualité. Pour cette raison, l’usage de tout autre instrument que l’orgue est interdit. Ce concile est aussi l’occasion pour Rome d’affirmer une dualité entre corps et esprit, qui se retrouve dans la définition de la musique. Celle-ci est composée de la mélodie, melos, qui est le sensuel, et le verbe, logos, le spirituel. Aussi l’Église ne peut-elle pas accepter la sensualité du melos à l’intérieur d’un lieu saint empli de spiritualité. Et, alors que les langues vernaculaires apparaissent dans les offices réformés, le concile de Trente érige le latin comme seule langue religieuse pour le catholicisme romain. Mais le latin d'église n’est pas une langue vernaculaire et n’est comprise que par une élite. Les fidèles à la messe n’entendent alors qu’un flux de sons qui fait intervenir l’aire cérébrale du melos et non l’aire cérébrale dévolue au langage. Même si l’oreille des fidèles s’accoutume au latin et commence à reconnaître quelques mots; dès le plus jeune âge, c’est une conception mélodique que le jeune fidèle a de la messe. Le melos ne peut donc pas, par définition, être exclu des offices.

Il est alors précisé qu’un usage mesuré du melos, associé au logos, peut permettre d’exprimer une forte spiritualité. Mais l’utilisation de la musique répond à une codification stricte : l’utilisation des huit tons de l’Église [1] est la condition sine qua non de sa présence à la messe. Le Ceremoniale parisiense vient préciser, en 1662, l’utilisation de l’orgue pour les offices parisiens : l’organiste doit utiliser les mélodies grégoriennes en alternance avec le chœur pour les Kyrie I et II, certaines sections du Gloria, le Sanctus I, l’Agnus Dei et le Domine salvum. Pour le reste de l’ordinaire, l’organiste a le droit de jouer des brefs récits convenables dans un des huit tons de l’Église, ce qui pousse de nombreux compositeurs à écrire pour cet instrument. Le catholicisme romain veut appuyer l’autorité cléricale par l’utilisation du latin et des huit tons de l’Eglise. Cela est fait en réaction au protestantisme, affirmant que chaque fidèle peut aller à la religion par lui-même grâce à la langue vernaculaire et les chorals [2] d’esprit populaire. Mais pour l’Église romaine, il s’agit de faire comprendre, lors des cérémonials, que le clergé est supérieur au Tiers-État, et qu’il est un argument d’autorité pour tout un chacun. Le clergé catholique apporte la connaissance de la religion aux fidèles, alors que les protestants y accèdent d’eux-mêmes. La musique d’allure populaire trouve donc plus facilement sa place dans les offices réformés.

Le Nouveau-né, Georges de La Tour, 1648, Musée des Beaux arts de Rennes. 

Ce tableau est un sommet du clair-obscur. Les signes religieux ne sont pas présents, donnant à cette nativité une portée universelle et populaire.

Cependant, le populaire entre déjà dans l’Église en 1862 : en s’écartant des huit tons de l’Eglise, les rythmes de danse et les mélodies populaires sont joués à l’orgue lors des cérémonials, et notamment les noëls. On cite N. Gigault (1627-1707) comme étant le premier qui utilisa ces éléments populaires, et nombreux sont ceux qui, jusqu’à la fin du baroque, en écrivirent : Lebegue, Dandrieu, Corrette, etc. Tous ont inséré dans leurs livres d’orgue des noëls populaires. Les mélodies sont reconnues et peuvent être chantées par l’assemblée.  Les fidèles peuvent y entendre une double énonciation : d’une part l’atmosphère du lieu et de la circonstance (messe et orgue); d’autre part le texte des chants populaires reconstitués à l’audition de leur mélodie.

Si Dandrieu se souciait du fait que l’utilisation de la musique populaire ne nuise pas à « la majesté du lieu où l’on touche l’instrument », d’autres, comme Corrette à la fin du baroque, n’hésitent pas à utiliser ces mélodies populaires au profit d’une virtuosité et d’une musique éclatante. L’orgue se développe comme un véritable instrument de concert et son répertoire se sécularise inévitablement.

À la fin du XVIIe siècle, le répertoire des ensembles instrumentaux de la Chapelle Royale [3] intègre des noëls populaires. Delalande écrit pour les offices royaux les Simphonies de Noëls. Au-delà de la sphère royale, les compositions pour ensembles instrumentaux sur ces noëls populaires se développent. Charpentier écrit les Noëls sur les instruments, un recueil de pièces pour la liturgie puisque leur exécution nécessite un orgue de tribune, et l’un d’eux sert d’offertoire [4] à sa Messe de minuit pour noël que nous verrons ci-après. À la fin de l’époque baroque, Corrette écrit Cinq concertos de Noël et Six symphonies de Noël, ces deux corpus s’éloignent du caractère solennel utilisé par ses prédécesseurs. Si Delalande et Charpentier utilisaient les noëls pour les inscrire dans le moment liturgique, les pièces de Corrette semblent davantage avoir été écrites pour les concerts, de façon brillante et virtuose. 

Les simphonies de Noël - Michel-Richard de Lalande

Noëls sur les instruments - Marc-Antoine Charpentier 

Messe de minuit : Offertoire - Marc-Antoine Charpentier 

Cinq Concertos de Noël - Michel Corrette

Les Six Symphonies de Noël - Michel Corrette

En dehors de la musique instrumentale, Charpentier occupe une place intéressante dans le répertoire de Noël en France : il est le premier à composer une messe sur des thèmes populaires de Noël, messe de minuit pour Noël, H. 9 (1690). La succession des chants populaires retrace les tableaux de la nativité. Les paroles de ces chants sont remplacées par le texte liturgique. L’auditeur est alors capable de reconstituer à la fois le déroulement de la liturgie, par les paroles, et le récit de la nativité, par la reconnaissance des mélodies. Charpentier crée une véritable messe de Noël où la nativité est intégrée à la liturgie. 

En bref, la musique des offices, en particulier à Noël, en France s’est peu à peu sécularisée au cours de l’époque baroque. À l’orgue, pour les fêtes de Noël, les huit tons de l’Église sont abandonnés au profit des noëls populaires. Puis ces noëls sont utilisés dans les offices par les ensembles instrumentaux. Ils permettent de renouveler la solennité religieuse, avant d’être un prétexte à la démonstration de la virtuosité de l’organiste. Leur utilisation dans les messes permet une mise en abyme novatrice et une double narration chez Charpentier. Ils sont une source d’inspiration féconde pour les compositeurs français. 

Les noëls populaires sont entrés dans les églises françaises !

Messe de minuit : Kyrie - Marc-Antoine Charpentier 

Quelques noëls fréquemment utilisés

Pastorale de Noël : Grandes Antiennes O de l’Avent - Marc-Antoine Charpentier

Pour un reposoir : Joseph est bien marié - Marc-Antoine Charpentier 

Pour un reposoir : Une jeune pucelle - Marc-Antoine Charpentier 

Noël suisse : Il est un petit ange

Noël suisse : Les bourgeois de Châtres

Concerto Grosso No. 8 in G Minor, Op. 6 "Fatto per la Notte di Natale": VI. Largo. Pastorale ad libitum - Arcangelo Corelli

Notes

[1] Ensemble des modes utilisées dans la liturgie catholique depuis le VIIIe siècle. Ils sont classés selon leur finale (note polaire du mode) et leur ambitus. Deux d’entre eux se terminent sur ré, deux sur mi, deux sur fa et deux sur sol. Pour chaque finale, on distingue le mode authente (l’ambitus s’étend sur une octave au-dessus de la finale) et le mode plagal (l’ambitus s’étend sur une quarte en-deçà et une quinte au-dessus de la finale).

 

[2] Ensemble de chants liturgiques compilés ou composés par Luther lors de la Réforme. . La mélodie est simple et les paroles sont en langue vernaculaire. Ils permettent une transmission et une compréhension plus directe des paroles religieuses.

 

[3] Institution située à Versailles, chargée d’exécuter la musique lors des offices religieux royaux.

[4] L’offertoire liturgique correspond à la partie de la messe où le prêtre dépose le pain et le vin sur l’autel. Souvent chanté, dans le cadre de la messe de Charpentier, il n’est qu’instrumental. 

Gabriel Massart

 

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