Le mot de Quentin

Lumière !

par Quentin Cendre-Malinas

Allons, faisons un pied de nez au thème de ce journal et parlons de... lumière ! La Renaissance est un mouvement multiple, pluriel, dont la définition change selon les arts et les pays d'où on la considère. Mais je crois pouvoir avancer que, pour une partie au moins, elle semble être d'abord un mouvement d'illumination, qui pourrait schématiquement se découper en deux mouvements conjoints et simultanés : un mouvement de retour aux sources des textes philosophiques et sacrés, et un mouvement de mise en valeur des langues vernaculaires. Et avant de parler musique, il convient de parler un peu d'histoire, ou d'histoires, tant ils sont nombreux alors, les écheveaux enchevêtrés...

Dante Alighieri, portrait par l'école italienne,

XVIe siècle

Au Moyen-Âge, les textes sont commentés et sur-commentés, si bien que le commentateur est souvent plus célèbre que l'auteur du texte. Ces commentaires sont ajoutés directement dans le corps du texte, sans être différenciés du texte original, ce qui les rend très difficiles à différencier. Les jeunes savants renaissants vont s'insurger contre ces pratiques, et profiter de la prise de Constantinople et du fait que les savants locaux rapportent les manuscrits originaux en Europe, pour faire un retour aux sources, en se jurant d'être plus éthiques que leurs prédécesseurs. Il s'agit donc bien de vouloir s'extraire du magma inextricable des commentaires mêlés aux textes pour revenir à la parole vraie, première : à la lumière.

En 1300, Dante Alighieri publie la Comédie, grande œuvre poétique en langue italienne. Si ce n'est pas la première pièce poétique à être écrite en langue vernaculaire, c'est la première d'une telle importance, et surtout, destinée à la noblesse et aux érudits. Dante s'inscrit dans un mouvement qu'il initie peut-être, à savoir la mise en valeur, à côté du latin, de la langue de son pays comme une langue d'érudition. Cette même tendance essaime en France, en Allemagne, et mènera, après de nombreuses circonvolutions, à la traduction de la Bible par Luther, fruit de ces deux mouvements : le retour aux textes originaux, et la résurgence de la langue vernaculaire allemande.

Le Moyen-Âge aimait le caché, les constructions complexes que seuls les initiés pouvaient percevoir. On trouve, entre autres, des motets dont chacune des voix chante un texte différent, chaque texte étant en rapport avec les autres, des messes parodiques, construites sur un thème, une chanson, en général reconnaissable mais souvent dissimulé... Guillaume Dufay, à la lisière avec la Renaissance, compose le motet Nuper Rosarum Flores, qui reprend les dimensions de la coupole de l'église Santa Maria del Fiore, à Florence; dimensions que seuls peuvent percevoir ceux qui possèdent ces clefs de lecture ; enfin, pour dernier exemple, citons cette fabuleuse Messe des Prolations de Johannes Ockeghem, construite sur un canon repris par chaque voix dans un rapport mathématique différent (une voix va deux fois plus vite, l'autre trois fois...). On en a presque le vertige. Une supposition tend à dire que ces subtilités, qui sont inaudibles ou presque, confèreraient à l'oeuvre une perfection formelle qui, elle, serait audible et rendrait l'oeuvre unique. 

Guillaume Dufay et Gilles Binchois, vers 1400 (détail)

Si le mouvement vers la Renaissance est moins brusque qu'en littérature et en philosophie,  et si cette Renaissance n'abandonne pas toutes les complexités du Moyen-Âge, elle s'exprime premièrement par un glissement, qui semble en apparence anodin, mais qui signifie beaucoup : le thème principal qui structurait les pièces (la teneur) passe de la voix grave (ou d'une voix intermédiaire) à la voix supérieure. Là aussi, c'est une mise en lumière. Secondement, elle trouve sa place dans la volonté de Vincenzo Galilei (parmi d'autres) vers 1520, de simplifier la musique et d'en trouver une forme qui soit l'expression même des sentiments de l'âme. Il collabore à l'invention de la basse continue et du recitar cantando, le chanté-récité, qu'il considère, s'appuyant sur les théories de Platon (entre autres), comme la forme la plus haute en musique, puisqu'elle n'exprime que les affects de l'âme.

Justus Sistermans, Portrait de Vincenzo Galilei, 1636 (détail)

Ce que je vous écris là n'est qu'une schématisation. Mais elle permet, je crois, de comprendre une chose : la Renaissance refuse net la notion de ténèbres. Elle est terrifiée par la nuit. Et cela peut se comprendre, dans une Europe meurtrie par la Guerre de Cent Ans (1331-1453), la Peste Noire (1346-1353 environ). Ces événements traumatisent des générations entières et cristallisent une certaine image du Moyen-Âge, comme celle d'un âge sombre, malade, compliqué et dont il faudrait absolument sortir, reniant de ce fait une grande part de sa production artistique. Mais la Renaissance sera le terreau même de la naissance d'un autre mouvement qui se chargera de redonner leur place à la nuit, au caché, aux ténèbres : le baroque. À suivre...

Quentin Cendre-Malinas

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