La compositrice oubliée

Louise Farrenc

 Par Lucas Gambard

Etes-vous capable de citer un seul symphoniste français du début du XIXe siècle autre que Berlioz ? Alors ? Pas facile, comme question… Si la symphonie est un genre qui, pour les premiers romantiques, se cantonne aux pays germaniques, c’est parce qu’en France, l’opéra domine. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles Giacomo Meyerbeer est bien plus connu que Louise Farrenc. Il composa dix-sept opéras qui firent sa renommée et sa pérennité; elle n’en composa aucun mais produisit trois symphonies acclamées au même rang que les œuvres des maîtres allemands. Louise Farrenc est l’une des figures majeures de la musique du début du XIXe siècle, qui fut trop vite oubliée. Née en 1804 et morte en 1875, son œuvre comporte une cinquantaine de numéros, dont ces trois symphonies, deux ouvertures et deux variations pour orchestre, quelques mélodies, romances et œuvres chorales, plusieurs œuvres de chambre et nombre de pièces pour piano.

Luigi Rubio (peintre italien), Public domain, via Wikimedia Commons

Du haut de ses 77 ans, York Bowen laisse derrière lui 160 œuvres. Son large répertoire de pièces pour piano seul forge l’identité du compositeur, qui sera rapidement associé à Sergueï Rachmaninov pour son impressionnante technicité et la palette de jeux qu’il propose. Cependant, les deux artistes n’ont réellement en commun que la virtuosité et la carrière de soliste. Bowen témoigne d’une maîtrise minutieuse de l’instrument et d’une grande virtuosité d’écriture, conférant ainsi à son œuvre pour piano une difficulté d’exécution accrue et une étonnante esthétique des ambiances, de l’intimiste au grandiose. C’est par ces nombreuses pièces pour piano que Bowen connaît le succès. En tant qu’interprète, il a sans doute pu se permettre de glisser quelques-unes de ses compositions au côté d’œuvres plus connues lors de concerts. En plus de ces différentes compositions pour piano seul, Bowen a également écrit quatre concertos pour piano et orchestre dont la brillance du soliste ne peut être contestée.

Trente études dans tous les tons majeurs et mineurs : 11. Presto

Le Conservatoire de Paris est, jusqu'au début du XXe siècle, une institution d’enseignement non mixte. Cette dichotomie est encore plus flagrante auprès des professeurs : Louise Farrenc est l’une des seules femmes à occuper une place de professeure de piano (et non d’assistante). Elle-même formée au piano par Hummel, illustre compositeur, Clémenti, fulgurant concertiste et compositeur, et Moscheles, important pédagogue; elle est responsable de l’éducation pianistique de Ferdinand Philippe, premier fils de Louis-Philippe Ier, puis à son tour responsable d’une classe de piano pour femmes de 1842 à 1872, en parallèle de son activité de compositrice et concertiste.

Elle est l’une des plus importantes pédagogues pour l’instrument de son époque, notamment par la réalisation de nombreuses pièces pour piano, dont les Trente études dans tous les tons majeurs et mineurs, qui furent adoptées comme méthode officielle par le Conservatoire Cet ouvrage s’aventure dans une multitude de jeux pianistiques et historiques, exerçant tant au répertoire de ses contemporains qu’aux techniques de jeu des maîtres plus anciens. 

Après avoir épousé le flûtiste marseillais Aristide Farrenc, Louise Dumont doit interrompre ses études de musique pour se consacrer à sa famille, ce qui est l’usage de l’époque. Pourtant son mari, conscient du potentiel de Louise, sera son premier soutien. À eux deux, ils créent les Éditions Farrenc, qui facilitèrent grandement la diffusion de l’œuvre de la compositrice. Ils publièrent une des premières éditions françaises de Fidelio, l’unique opéra de Beethoven, qui fit rapidement de l’entreprise l’une des références, autant à Paris que dans les capitales musicales européennes, telles que Londres, Weimar ou Leipzig. La maison d’édition se consacre ensuite à la redécouverte de la musique ancienne, notamment de Bach, Haendel et de leurs prédécesseurs, que Louise donne ensuite en concert.

Comme nous l’avons évoqué plus haut, l’opéra est le genre le plus important de ce début XIXe siècle. La capitale française ne propose que très peu de concerts non-opératiques en dépit de son voisin autrichien où les trois viennois (Mozart, Haydn et Beethoven) offrent leur lot de symphonies, quatuors, trios et autres genres purement instrumentaux. La musique de Farrenc caractérise cette nouvelle, mais très modeste effervescence de la musique instrumentale française, qui voit fleurir de nouveaux orchestres et salons où ses œuvres pourront être jouées. Formée par Reicha (professeur de Berlioz) en composition et orchestration, Farrenc concède différents genres de musique instrumentale. D’une part, elle écrit plusieurs séries de variations sur des airs populaires d’opéras, ce qui contribue à la diffusion de sa musique et à sa reconnaissance auprès de ses pairs. Loin des mignardises pianistiques à la mode, son écriture est extrêmement soignée et développée, lui valant de nombreuses critiques élogieuses.

Mais les œuvres les plus importantes de Farrenc restent sans doute ses trois symphonies, qui n’ont rien à envier au modèle viennois. L’inspiration viennoise des classiques est particulièrement notable dans l’élégance et la galanterie de certains passages, mais une force bien beethovenienne confirme le caractère assuré et impétueux de la compositrice. Son œuvre de musique de chambre est particulièrement remarquable pour ses formations originales, parmi lesquelles un nonette pour cordes et vent, un sextuor pour piano et vents, quatre trios (dont l’un avec clarinette et un autre avec flûte) et deux quintettes avec piano. Cette production forte pour les instruments à vents dans la musique de chambre est assez remarquable dans un paysage largement dominé par les instruments à cordes. Le nonette est d’ailleurs à la frontière de la musique de chambre; tant l’écriture symphonique et la variété de timbre est travaillée, on pourrait croire à une symphonie de solistes.

Les œuvres de Farrenc sont largement adulées par ses contemporains masculins, notamment Berlioz qui note son orchestration remarquable « d’un talent rare pour une femme » (Revue et Gazette musicale du 9 avril 1840), ou même Schumann saluant sa maitrise du contrepoint. Elle convint même le directeur du conservatoire de lui attribuer une augmentation, la plaçant au même niveau que ses homologues masculins (très rare pour l’époque). Sa fille, Victorine Farrenc, fut l’une des pianistes les plus en vogue à Paris, que les critiques assimilaient à « l’un des bons ouvrages Mme. Farrenc » (Revue et Gazette Musicale du 26 Novembre 1848). Si Louise Farrenc est méconnue aujourd’hui, il est indéniable qu’elle a joué un rôle important dans l’identité de la musique instrumentale française du premier XIXe siècle. Une figure féminine qui bouscule les codes de la société parisienne, musicalement mais aussi pédagogiquement et socialement.

La redécouverte de la compositrice ces vingt dernières années suscite un engouement chez de nombreux musiciens, donnant lieux à quelques représentations publiques de ses œuvres. En 2021, deux concerts sont proposés par Laurence Equibley et l'orchestre Insula à la Scène musicale. Retrouvez les informations de ces deux concerts ci-dessous : 

Lucas Gambard

Voici une playlist pour découvrir l’œuvre de Louise Farrenc

Quelques œuvres majeures :

Nonette pour cordes et vents en MI-bémol majeur - III. Scherzo

Grandes Variations sur un thème du Comte Gallenberg

Quintette avec piano n°2 - IV. Finale

Symphonie n°3 en sol mineur

©2020 Le Nouveau Ménestrel

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