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L'œuvre de 100 ans : la Nuit sur le mont chauve

 Par Hyacinthe Gambard

Un film d’horreur musical, ça vous dit ? Bon, peut-être que j’exagère un peu… mais Une nuit sur le Mont Chauve de Modeste Moussorgski est sans doute une pièce qui a traumatisé plus d’un enfant, surtout lorsque Walt Disney l’a mise en images dans Fantasia, pour l’une des scènes les plus épouvantables du film. Mais avant d’arriver chez notre souris préférée, l’idée de l’œuvre germait déjà un siècle plus tôt dans l’esprit de Moussorgski et a subi de nombreux arrangements et réorchestrations avant de devenir le classique que l’on connaît tous.

La Nuit sur le Mont chauve - Extrait de Fantasia

Modeste Moussorgski, 5 mars 1881 par Ilya Repin

Argument et premières ébauches

Une nuit sur le Mont Chauve germe dans l’esprit de Moussorgski autour des années 1860. Il prend pour argument La Nuit de la Saint-Jean, une nouvelle de Nikolai Gogol, écrivain russe du début du XIXe connu pour ses poèmes et nouvelles utilisant allègrement le fantastique et le grotesque. La Nuit de la Saint-Jean n’échappe pas à la règle et met en scène un jeune homme découvrant une fougère fantastique ne poussant que la veille de la Saint-Jean, qui lui prodigue de l’or. Mais cette richesse maudit sa famille, jusqu’à ce qu’il en décède lui-même. Cette histoire, inspirée de traditions païennes slaves, est une digne représentation du patrimoine russe dont le Groupe des Cinq (Balakirev, Cui, Borodine, Rimski-Korsakov et Moussorgski) est très friand. Cette association de compositeurs se voue à créer une musique nationale russe, tentant de s’éloigner du modèle allemand et des compositeurs russes germanisants (Tchaïkovski et Rubinstein). Beaucoup de ces compositeurs sont autodidactes et ne sont pas des musiciens professionnels (Borodine, par exemple, était également chimiste). Si ces compositeurs s’illustrent dans la symphonie, leur production de poèmes symphoniques est également conséquente; alors que le genre n'en est qu'à ses débuts. À la différence de la plupart des symphonies, le poème symphonique est pourvu d’un programme (s'appuyant sur un texte décrivant l’objet de l’œuvre, c'est-à-dire l’histoire qu’elle raconte). Cette tradition née en Allemagne, dont Liszt est le père fondateur, devient rapidement un genre national russe et trouve une résonnance particulière dans l’expression du patriotisme, avec des œuvres comme Dans les Steppes de l’Asie Centrale de Borodine, ou Tamara de Balakirev pour la Russie, mais également dans d’autres zones géographiques revendiquant leur indépendance (Sibelius avec Finlandia ou Smetana avec La Moldau).

Dans les Steppes de l'asie Centrale - A. Borodine

Tamara - M. Balakirev

La Moldau - B. Smetana

Les premières ébauches de Moussorgski prennent pourtant la forme d’un opéra suivant la trame de la nouvelle de Gogol. Ce projet est abandonné par le compositeur, pour des raisons inconnues. Cependant, l’idée ressurgit dans un second projet d’opéra nommé "La Sorcière", qui, en s’éloignant de la nouvelle de Gogol, présente plutôt un rituel du Sabbat sur le Mont Chauve la nuit de la Saint-Jean. Cette idée dérive d’une pièce éponyme de Baron Georgiy Mengden mais encore une fois, le projet est délaissé et fait place à une première version du poème symphonique en 1867.

Le poème symphonique de Moussorgski (1867)

Cette version du poème symphonique est une des rares pièces que Moussorgski réalise pour orchestre (hormis ses opéras). La plupart des pièces pour orchestre qu’on lui connaît ont souvent été orchestrées par d’autres, notamment Rimski-Korsakov, mais aussi Ravel (Les fameux Tableaux d’une Exposition). La version de Moussorgski est sans doute la moins connue du public et pour cause, l’orchestration donne une impression de brutalité et de violence, avec des couleurs originales et des sons parfois âpres et rudes. La pièce est ainsi décrite par Moussorgski dans une lettre à son ami Vladimir Nikolski :

​"Les sorcières se rassemblèrent sur cette montagne, ... à commérer, jouer des tours et attendre leur chef : Satan. À son arrivée, elles formèrent un cercle autour du trône sur lequel il s’assit, sous la forme d’un enfant, et chantèrent ses louanges. Quand Satan eut été loué avec une passion suffisante par les adorations des sorcières, il donna l’ordre pour le sabbat, dans lequel il choisit pour lui-même les sorcières qui retinrent son désir. C’est ce que j’ai fait. À la tête de ma partition, j’ai mis son contenu: 1. Assemblée des sorcières, leur discours et les commérages; 2. Le voyage de Satan; 3. Louanges obscènes de Satan; et 4. Sabbat... La forme et le caractère de la composition sont tous deux russes et originaux ... J’ai écrit la Saint-Jean rapidement, tout de suite en pleine partition, je l’ai écrit en une douzaine de jours, gloire à Dieu... Alors que je travaillais la veille de la Saint-Jean, je n’ai pas dormi la nuit et effectivement terminé le travail à la veille de la Saint-Jean, il s’est infiltré en moi donc, et je ne savais tout simplement pas ce qui se passait en moi ... Je vois dans ma mauvaise farce un produit russe indépendant, exempt de profondeur allemande et de routine, et, comme Savishna, cultivé dans nos champs indigènes et nourri du pain russe."

L’orchestration particulière de la pièce met en avant un pupitre de percussions déjà bien fourni pour l’époque : timbales, triangle, tambourin, caisse-claire, tam-tam, grosse caisse et cymbales, et leur confie un rôle dominant. Moussorgski accentue l'aspect fantastique de son œuvre avec l'usage de ces percussions; mais également avec des fusées aux cordes et au piccolo. Notons d'ailleurs l’usage très important des trémolos, des trilles et des croches rapides, donnant un caractère nerveux à la pièce.

D’un point de vue de l’écriture, Moussorgski fait preuve d’une grande plasticité dans l’harmonie et le rythme, ce qui confère à la pièce tout son caractère dramatique et surprenant. L’introduction, par exemple, est composée d’une batterie de croches aux cordes alternant des demi-tons (sol# la si♭), tandis que le thème est énoncé aux basses et renforcé par les timbales. Plus loin, on trouve des contrastes exacerbés, opposant un groupe de vents et le tutti orchestral, créant ainsi un effet de surprise saisissant. Cet effet est accentué par le décalage de rythmes créé par les changements de métrique.

Enfin, d’un point de vue thématique, on peut clairement identifier trois thèmes principaux :

  • Un premier énoncé dès le début par les basses

  • Un second lui succédant

  • Et un troisième d’ambiance moins agitée

On ne peut pas vraiment distinguer de forme traditionnelle. L’élaboration s’articule autour du développement et de la variation des trois thèmes que nous venons d’évoquer, dans différentes parties illustrant le programme.

  • 1e partie - « assemblée des sorcières, discours et commérages », exposition des 3 thèmes (du début à 2:30)

  • 2e partie - « Cortège de Satan », variations des thèmes (2:30 - 5:15)

  • 3e partie - « Messe noire », nouvelles variations des thèmes (5:15 – 8:30)

  • 4e partie - « Sabbat », retour des éléments de la première partie (altérés) et conclusion. (environ 8:30 jusqu’à la fin)

L'intermezzo de l'opéra Sorotchinsky (1880)

Le projet de poème symphonique est vivement critiqué par le fondateur du Groupe des Cinq, Milly Balakirev, et la partition est rejetée. Moussorgski se résout à abandonner l’idée jusqu’en 1872 en la réemployant dans Mlada, un opéra collaboratif du groupe des Cinq (Balakirev exclu). Ce projet ne verra lui non plus jamais le jour et l’incorporation de La nuit sur le Mont Chauve reste donc encore irréalisée. Il faut attendre 1880 pour envisager la création de la musique de ce poème symphonique, réécrit et orchestré pour devenir un intermezzo (intermède) de l’opéra La Foire de Sorotchinsky de Moussorgski. Une nuit sur le Mont Chauve intervient au moment d’un rêve du personnage principal Gritsko, Voici son déroulé :

  1. Rugissement souterrain de voix inhumaines, prononçant des paroles inintelligibles.

  2. Le royaume souterrain des ténèbres s’attroupe autour du garçon dormant et se moque de lui. (1:40)

  3. Préfiguration de l’apparition de Chernobog (Satan). (2:57)

  4. Le garçon paysan est laissé par les esprits des ténèbres. Apparition de Chernobog. (3:28)

  5. Culte de Chernobog et messe noire. (4:22)

  6. Sabbat. (5:46) (moment de ballet à 6:09)

  7. Au moment le plus sauvage du sabbat, le son d’une cloche d’église chrétienne. Chernobog disparaît soudainement. Souffrance des démons. Voix du clergé à l’église. (8:07)

  8. Disparition des démons et réveil du garçon paysan (10:47)

La succession des moments musicaux est donc bien différente du poème symphonique original.  Ceux-ci n’ont réellement en commun que les thèmes et la première partie qui n’est que réarrangée.

L’une des différences majeures par rapport à la version originale vient de l’orchestration. Si Balakirev avait jugé maladroite celle de Moussorgski dans sa première version, bien des choses ont été changées dans cette mouture. Notamment, opéra oblige, l’ajout d’un chœur et de deux solistes vocaux. Le chœur ne chante pas de paroles signifiantes, simplement des mots s’approchant d’une évocation démoniaque en russe via différentes consonances associées au diable dans le vocabulaire de la religion orthodoxe. Notons que les trois thèmes que nous avons vus plus haut sont confiés au chœur. De nouveaux thèmes s’ajoutent et se succèdent pour caractériser chacune des parties, ainsi qu’une fin différente, ne reprenant pas les thèmes principaux du début, mais changeant d’ambiance pour une atmosphère plus calme et un thème très lyrique confiés aux vents solistes de l’orchestre.

Mais La Foire de Sorotchinsky ne sera pas orchestrée du vivant de Moussorgski, qui n’entendra donc jamais son poème symphonique dans sa version orchestrale. Quelques années après sa mort, un de ses amis et membre du Groupe des Cinq va pourtant faire revivre l’œuvre et la faire entrer au panthéon des poèmes symphoniques les plus connus : Nikolai Rimski-Korsakov.

Expression utilisée par Renaud Mechart, originalement proposée par Jean-Claude Pennetier à propos de certains traits de l’écriture pianistique de Francis Poulenc  

La "révision" de Nikolai Rimski-Korsakov (1886)

Il s’agit certainement de la version la plus connue des salles de concert. Mais elle s’éloigne pourtant largement de la version originale de 1867. Daté de 1886, l’arrangement de Rimski-Korsakov est orchestré de manière plus claire et cette version est plus ordonnée que ne l’était celle de Moussorgski.

Le programme se réduit aux quelques lignes suivantes :

"Sons souterrains de voix non humaines. Apparition des esprits des ténèbres, suivie de celle de Chernobog. Glorification de Chernobog et Messe Noire. Sabbat. Au plus fort du sabbat, on entend la sonnerie lointaine d’une cloche de l’église du village; il disperse les esprits des ténèbres. Le matin."

Nikolai Rimski-Korsakov, en 1897. Photo de Serge Lachinov

Cette version suit, d’après son programme, le schéma de la version chorale de l’œuvre et reprenant certains de ses nouveaux thèmes, mais dans une cohérence plus aboutie qui scinde moins le discours en une suite de sections. En cela, l’œuvre s’apparente à un véritable poème symphonique, genre mémorable pour sa continuité thématique, tandis que la première version s’approchait plutôt d’un thème et variation assez désordonné. En revanche, les libertés que Rimski-Korsakov s'accorde par rapport aux productions de Moussorgski (forme, déroulé etc...) sont importantes, ce qui amène certains musicologues à considérer cette version comme une œuvre de Rimski-Korsakov, inspirée de Moussorgski.  

L'arrangement de Leopold Stokowski (1940)

Mais si l’œuvre est aussi connue aujourd’hui, c’est certainement pour la version de Leopold Stokowski, en étroite collaboration avec Disney pour le film Fantasia (1940). Cette version reprend quasi stricto-sensu la disposition de Rimski-Korsakov, à ceci près qu’elle ajoute une citation de l’Ave Maria de Schubert dans le passage plus apaisé, à la fin de l’œuvre.

Les changements majeurs se trouvent au niveau de l’orchestration : ajout, par rapport à la version de Rimski-Korsakov, de deux harpes, un cor anglais, une petite clarinette, une clarinette basse, un contrebasson, un xylophone, et une augmentation de la section de cuivres. Stokowski s’emploie à une nouvelle orchestration changeant les couleurs attribuées à chaque thème. Cette version novatrice présente ainsi de nouveaux timbres apparus dans l’orchestre (non-théâtral) après la version de 1886, comme le xylophone, les cordes dans l’extrême aigu, ou les instruments bouchés. 

Ave Maria - dans la version de Stokovski pour Fantasia.

Ave Maria - F. Schubert, interprété par Renée Fleming.

Avec presque cent ans d’évolution et de réorchestration, Une nuit sur le Mont Chauve est une des pièces les plus fameuses du répertoire savant, qui trouve une place dans l’imaginaire populaire par son utilisation dans Fantasia, mais aussi par son réemploi dans de nombreux films (comme dans Saturday Night Fever avec un arrangement Disco). Si les versions originales sont peu connues et peu jouées, il est clair que la pièce prend une place majeure dans la création du style de Moussorgski et, dans le même temps, de l’identité musicale russe dont ont hérité, entre autres, Prokofiev, Stravinsky et Chostakovitch.

Hyacinthe Gambard

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