Les Berceuses 

Par Rebecca Martin

"Sa petite main lâche le pouce de la main de sa mère qu’il tenait et qui le tenait. Les muscles du bébé se détendent, son corps s’envole. Ses yeux commencent à se fermer et à s’émerveiller des innombrables sensations qui foisonnent en lui et l’emportent au royaume des illusions. Maintenant, à le voir, il dort. La berceuse, berceau de ses songes, sculpte le lit de ses rêves.

 

Préface écrite par Alberto Konicheckis dans La berceuse de Marina Altmann de Litvan.

Nous avons toutes et tous plus ou moins dans notre enfance été bercés au son d’une chanson enfantine. Les mélodies de berceuses sont souvent les premières que le nouveau-né entend. Comme le montre cette très belle citation, la berceuse a pour but d’apaiser le bébé ou l’enfant pour qu’il s’endorme et fasse de beaux rêves. Selon les cultures, le chant est tantôt doux, tantôt plus rythmé. Les paroles diffèrent également, ainsi que les paramètres musicaux. Penchons-nous sur le berceau de la berceuse traditionnelle occidentale, visité de temps à autre par la bonne fée de la musique savante.

Étymologiquement, elle a la même racine que le mot “berceau”, du gaulois berta, à rattacher avec l’irlandais bertaim qui veut dire “je secoue”. Bercer est avant tout un geste qui vise à l’apaisement, et il est souvent accompagné d’une mélodie, chantée par la mère pour faciliter l’endormissement du bébé ou du jeune enfant. Tous les soirs, ce moment privilégié entre le parent et l’enfant se répète. Cette pratique prend alors la place d’un rite dans la société. Rappelons que le moment de la naissance est celui de la première séparation entre la mère et son bébé, deux êtres reliés aux liens physiques et émotionnels très forts. Le temps de la berceuse vient alors compenser cette séparation, offrant un moment privilégié de réunion. C’est donc la mère qui, en première, la chante. 

La berceuse populaire de tradition orale

Tout d’abord, la berceuse que l’on chante pour le bébé peut être une improvisation ou bien un air connu (souvent issu d’une improvisation d’ailleurs). Dans la toute petite enfance, c’est majoritairement la mère qui chante, sur une lallation, c’est-à-dire une même voyelle, ou un même son. La mélodie est pure, sans paroles. Elle imite le langage du bébé, ne pouvant articuler des mots au début de son développement. Il y a aussi une tendance qui consiste instinctivement à chanter plus lentement et à allonger les voyelles s' il y a un texte. Le timbre de voix s’adapte aussi, il est doux et souriant. 

Comme le dit l’auteure Marina Altmann de Litvan “Le rythme de la berceuse accompagne généralement la cadence du berceau”, c'est-à-dire que la pulsation est lente et régulière, et les rythmes de la mélodie réguliers, tout cela en accord avec le geste. Le but est de plonger le bébé dans un bien-être qui va jusqu’à l’endormissement. De plus, il n’y a que très peu de moments de silence, qui briseraient le confort auditif dans lequel le bébé ou l’enfant est installé (tout dépend des interprétations). Justement, le sommeil évoque inconsciemment pour le bébé la peur de la séparation, la mort, le silence. La berceuse permet à l’enfant de franchir le pas vers le royaume du silence. Enfin, rappelons que chanter vient du galicien, cantareiro, qui signifie “qui provoque un bruit doux et continu” : cette définition peut tout à fait s’appliquer à l’esthétique des berceuses.

La berceuse populaire s’articule donc autour de plusieurs paramètres synchroniques : le mouvement berçant le bébé, la parole, la mélodie et le rythme. L’environnement sonore du bébé avant sa naissance est très complet : il entend le rythme cardiaque de la mère : un battement régulier, lent et rassurant, ce qu’il a connu pendant les neuf mois de son développement. Il distingue aussi les vibrations de la voix de sa mère et les sons extérieurs étouffés à travers les tissus corporels. On peut penser que le rythme de la musique est influencé par le battement du cœur auquel le fœtus était habitué,  et accompagné par le geste de balancement simultané.

C’est ainsi que fonctionnent les berceuses populaires françaises. Par exemple, Dodo, l’enfant do, est généralement chantée dans un tempo lent, qui s’apparente à celui du cœur au repos. Pour d’autres cultures, on retrouve cette même importance rythmique de balancement. C’est le cas dans une berceuse japonaise, Itsuki no komoriuta : le langage change, avec ici un côté modal. Mais la berceuse est avant tout une composition très simple ! Dans Dodo, l’enfant do, seules des noires et des croches sont utilisées : très peu de fantaisie mais beaucoup de simplicité. La mélodie est formée sur des intervalles très simples à base de secondes, de tierces et de quartes. Le syllabisme est de mise pour une parfaite compréhension du texte. Dans L’était une p’tite poule grise, la mélodie est répétée six fois, pour les six strophes différentes.

L’était une p’tite poule grise

La berceuse populaire de tradition orale

El cantar de mio Cid (9m40)

Arrorro par Martin Kutnowski.

Les origines musicales de la berceuse notée viendraient du XIe siècle, plus précisément des romances espagnoles et des mélodies de troubadours français,  qui se sont ensuite répandues par un phénomène de transculturalisation en Europe et plus tardivement en Amérique (XVe siècle).  La chanson de geste est un parent de la berceuse : des mélodies simples et répétitives, se composant de plusieurs strophes, unissant la voix au geste dans un spectacle palpitant. C’est le cas de la plus ancienne chanson de geste espagnole, El cantar de mio Cid, relatant les exploits du Cid. Le thème de l’amour ainsi que celui des récits d’exploits est très présent dans ces chansons du XIe siècle. La simplicité du langage est le point commun principal avec la berceuse. Les mélodies sont simples, issues d’improvisations orales, auxquelles sont ajoutées parfois quelques harmonies peu complexes. De plus, ces deux genres expriment des sentiments communicatifs sur des textes profanes ou religieux. Il est cependant assez difficile d'établir un ordre d’apparition entre la chanson de geste et la berceuse, malgré leur parenté. Cette dernière est issue d’une tradition orale non notée et est donc certainement très ancienne. Il semble plus probable que ce soit elle qui ait donné naissance à la chanson de geste. Les sources de la berceuse sont donc multiples : l’Arroro, berceuse très connue d’Uruguay, a été écrite à partir des cantigas 232 et 242 du recueil de chansons monodiques des Cantigas de Santa Maria, datant du XIIIe siècle. Et comme pour la plupart des mélodies du XIe siècle, les berceuses occidentales populaires sont anonymes.

Enfin, la dernière caractéristique de la berceuse écrite est son texte, qui doit être compréhensible pour les enfants. Les thèmes abordés sont donc souvent de caractère léger, répartis en plusieurs strophes. Ils ne sont pas spécifiquement relaxants : c’est la mélodie qui crée la relaxation et qui fait de la chanson une berceuse. Le texte permet aussi de transmettre des coutumes, chères à une culture. Au clair de la lune parle notamment de dieu, dans le vers “Pour l’amour de Dieu”. On peut voir aussi dans les textes de chansons enfantines des allusions au sexe, comme c’est le cas dans cette même berceuse avec l’expression “battre le briquet” qui signifie s’envoyer en l’air...

Les berceuses dans la sphère musicale savante

Ce genre traditionnel, omniprésent dans la culture occidentale, a beaucoup inspiré les compositeurs de musique savante, notamment au XIXe siècle. L'œuvre à laquelle on pense tout de suite est la Berceuse (Wiegenlied) op. 49 n°4 de Brahms “Guten Abend, gute Nacht” (“Bonsoir, bonne nuit” en français), qui est l'emblème même de la boîte à musique des jeunes enfants. Composée en 1868, son texte est tiré d’un recueil de chants populaires allemands. Cette berceuse connaît un succès immense, et nous oublions souvent que c’est Brahms qui l’a composée.

Berceuse (Wiegenlied) op. 49 n°4 - Brahms par Elisabeth Schwarzkopf

Observons la partition de plus près. Dans la tonalité de mi bémol majeur, ce qui frappe l'œil et attire l’oreille est l’impression de balancement. En effet, la partition est à trois temps, ce qui provoque une sensation de roulement et de fluidité, accentuée par un tempo lent et confortable, se rapprochant souvent du rythme cardiaque au repos. L'accompagnement est simple et est construit sur une figure de pompe [1]. De plus, il ressort de cette pièce une certaine sérénité. D’abord dans l’accompagnement au piano : la main gauche est en ostinato sur l’accord de mi bémol majeur.

Puis, harmoniquement : tout le morceau se déroule sur une pédale de tonique, qui engendre cette sensation d’apaisement. Mais on finit par ne plus l’entendre pour se concentrer sur le chant, doté d’un lyrisme très germanique ! L’ambitus[2] de la mélodie est plus large qu’une berceuse populaire mais est tout de même assez restreint puisqu’il ne s’étend que sur une octave (de mi à mi). Au-dessus de la pédale se développent simplement l’accord de tonique (toute la première phrase) et de dominante (la deuxième phrase), dans un rythme harmonique très lent. On pourrait y voir un déroulement type période puisque la première phrase s’arrête sur une demi-cadence, et la seconde sur une cadence parfaite.

Au vu de cette extrême simplicité compositionnelle nous pouvons nous demander quel est l’intérêt d’écrire une berceuse pour un compositeur savant ? Léonard de Vinci ne dit-il pas “La simplicité est la sophistication suprême” ? C’est un exercice sans doute bien plus compliqué qu’il n’y paraît. Il est très difficile de voir dans cette œuvre des traces du langage brahmsien. Mais, l’écriture en arpèges brisés à la main gauche et les syncopes à la main droite perturbent notre perception de la métrique dans une esthétique brahmsienne. L’ensemble s’inscrit nettement dans la tradition compositionnelle germanique, notamment à travers le lyrisme de la mélodie.

Berceuse op.57 - Chopin par Alfred Cortot.

Beaucoup de compositeurs occidentaux, dits classiques, ont composé des berceuses. On peut citer la Berceuse op. 57 de Chopin, écrite en 1844. C’est une variation à l’origine, renommée “berceuse” par la suite. En possède-t-elle cependant les caractéristiques ? En effet, on peut observer des similitudes avec la berceuse de Brahms, qui fait office d’archétype de ce genre musical. La mesure est ternaire, le mouvement de basse se répète, tel l’ostinato vu précédemment. Cependant, le style de Chopin y est beaucoup plus reconnaissable. La mélodie est plus complexe, doublée d’une deuxième voix. Les traits mélodiques sont libres, avec beaucoup d'ornements (petites notes, tierces parallèles), qui confèrent au morceau un caractère plus technique. Il s’éloigne de la berceuse par l’absence de chant et de paroles et par sa virtuosité technique. Ce sont davantage des variations virtuoses qu’une berceuse à proprement parler.

Outre la simplicité des différents paramètres musicaux observés dans la berceuse de Brahms, on remarque que les berceuses populaires ont un chiffre de mesure binaire, souvent 2/4, voire 3/4 , ce qui est moins le cas dans les berceuses de musique savante. Dans les deux sphères, c’est avant tout la régularité de la mesure qui compte. Par exemple, la Berceuse sur le nom de Gabriel Fauré de Ravel pour violon et piano est à 2/4, au tempo de 60 à la noire, tempo inchangé pendant tout le morceau. L’insouciance enfantine est bien représentée à travers la mélodie simple et enjouée de La Berceuse de la suite Dolly op.56 pour piano à quatre mains, de Fauré. A deux temps binaires, elle est même finalement plus proche du modèle d’une berceuse populaire française que ne l’est l’iconique berceuse de Brahms ou encore la berceuse virtuose de Chopin.

Berceuse sur le nom de Gabriel Fauré - Ravel par Kantorow et Rouvier. 

Berceuse de la suite Dolly op.56 pour piano à quatre mains - Fauré par Cédric Pescia et Titien Collard.

Si ce que nous venons de présenter est propre à la culture occidentale française, tout un monde peut s’ouvrir à vous si vous vous plongez dans les berceuses extra-européennes, en passant par l'Amérique du Sud par exemple, la Mongolie ou encore la Chine. Vous pourrez alors constater les liens qu’ont finalement toutes les berceuses, et en apprécier aussi les différences de langage, qui font l’identité de chaque culture… 

Berceuse Guarani du Paraguay : Tokente mitami

Berceuse mongole dans une yourte

Rebecca Martin

Notes

[1] C’est un type d’accompagnement qui consiste en l'alternance d’une note grave, la basse, avec une note ou un accord dans un registre moins grave.

 

[2] C’est un intervalle de notes entre lesquelles se développe une mélodie. Il peut être plus ou moins large.

 

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