Le Ballet royal de la Nuit

Contexte et critique

 par Quentin Cendre-Malinas

Le Ballet royal de la Nuit

Grand divertissement pour le Roi Soleil

Boësset, Lambert, Cambefort, Lully | musique

Ensemble Correspondances

Sébastien Daucé | reconstitution et direction musicale

Francesca Lattuada | chorégraphie, scénographie, costumes et mise en scène

Aitor Ibañez | création vidéo

Olivier Charpentier | dessin des costumes

Bruno Fatalot | création des costumes

Christian Dubet | création lumières

Catherine Saint-Sever | maquillages, coiffures et perruques

François-René Martin | réalisation de la vidéo

Le Ballet Royal de la Nuit est un ouvrage collectif, dont la musique est signée Jean-Baptiste Boësset, Michel Lambert, Jean de Cambefort, et peut-être Jean-Baptiste Lully, et la chorégraphie réalisée par Isaac de Benserade. Il est donné pour la première fois en 1653, avec un sous-titre qui dit tout de lui : Grand divertissement pour le jeune roi Soleil. C'est une suite de 43 entrées (une entrée étant une danse ou un air), réparties en quatre veilles, qui évoquent chacune une partie de la nuit :

  • Première veille | Ce qui se passe d'ordinaire à la campagne et à la ville depuis six heures du soir jusqu'à neuf heures | 14 entrées

  • Deuxième veille | Les divertissements qui règnent depuis neuf heures du soir jusqu'à minuit | 6 entrées

  • Troisième veille | Depuis minuit jusqu'à trois heures devant le jour | 13 entrées

  • Quatrième veille | Depuis trois heures après minuit jusqu'à six que le soleil se lève | 10 entrées

La dernière veille, comme on pourra s'y attendre, se termine par le lever du soleil, dont le jeune Louis XIV fut l'interprète lors de la création. La longueur de ce divertissement (presque trois heures dans la version de Sébastien Daucé, si l'on ôte les extraits ajoutés d'opéras italiens) est exceptionnelle. On sait se divertir sous Louis XIII, mais il est très rare de rencontrer un tout cohérent aussi long. Et pour cause, on change d'ère. Ce n'est plus Louis XIII, mais le jeune Louis XIV, âgé de quatorze ans, qui règne.

En 1653 vient de se terminer un événement qui traumatisera le jeune roi soleil : la Fronde, montée par les princes et les parlementaires, qui jugent l'autorité monarchique trop sévère. Paris s'enflamme, et le jeune Louis XIV est forcé de fuir avec sa famille dans la nuit du 5 au 6 janvier 1649 au château de Saint-Germain. La nuit est froide, l'humiliation cuisante. Le jeune roi en gardera le souvenir toute sa vie. On peut penser que la Fronde est vécue par la couronne, comme une longue nuit. Le Ballet royal prend alors une toute autre signification.

Il tente, par ses danses, et surtout par son Grand Ballet final, d'exorciser les malheurs de la Fronde et de planter dans les esprits l'image d'un roi fort, d'un Roi-Soleil qui ne permettra pas à de telles ténèbres d'advenir. L'Aurore chante alors :

Henri de Bissey - Louis XIV habillé en soleil,
dessin pour la création des costumes

1. Depuis que j'ouvre l'Orient

Jamais si pompeuse et si fière

Et jamais d'un air si riant

Je n'ai brillé dans ma carrière,

Et précédé tant de lumière.

Quels yeux, en la voyant

N'en seraient éblouis ?

Le soleil qui me suit,

C'est le jeune Louis !

2. La troupe des astres s'enfuit

Dès que ce grand astre s'avance

Les faibles clartés de la nuit

Qui triomphaient en son absence

N'osent soutenir sa présence.

Tous ces volages feux

S'en vont évanouis.

Le soleil qui me suit,

C'est le jeune Louis !

On voit très nettement que ce ballet est un acte politique, dans sa forme et dans son but. Les quatre veilles de la Nuit, « dont les faibles clartés qui triomphaient en son absence » ne sont présentées que pour aboutir à ce lever de soleil, qui est l'avènement de Louis XIV, Roi-Soleil, c'est-à-dire le roi à qui tous doivent allégeance, y compris les nobles et parlementaires qui se rebellaient.

Pour ce qui est de la musique, il semblerait presque que cette œuvre ait été écrite pour Correspondances et Sébastien Daucé. L'orchestre, jouant sur instruments d'époque, ou répliques, y développe les sonorités chaleureuses, ambrées et crépusculaires qui font la marque de fabrique de l'ensemble. Les timbres se marient avec grâce, sans jamais tomber dans l'auto-écoute. Chaque danse devient l'occasion de développer un nouvel univers, tantôt tragique, tantôt mélancolique ou drôle (voire grotesque).

Le Ballet royal de la Nuit - théâtre de Caen

Si tout le ballet rutile d'événements passionnants, mes préférences vont au sublime récit de la Nuit, destiné au départ à une haute-contre (un ténor très aigu) mais servi ici par l'envoûtante Lucile Richardot, dont l'ambiguïté du timbre et la riche voix de poitrine donnent toute sa profondeur à cette ouverture. Elles vont également à l'ensemble Noires forêts, au début de la deuxième veille, qui permet notamment au chœur d'exprimer toute la richesse de ses basses. Enfin, elles vont au trio Deux zéphyrs et un ruisseau, dont la très magique tendresse a des accents de Monteverdi (mort en 1643). Les amateurs des tragédies lyriques de Lully retrouveront dans ce ballet les mouvements de danses et les ornements qui lui furent chers et dont il garnit ses œuvres. Le timbre des cornets à bouquin, des violes de gambes et des flûtes à becs apportent une sonorité qui les surprendra peut-être, par sa crudité mais les ravira par sa douceur.

Sean Patrick Mombruno - Une heure

crédit photo - Philippe Delval

Francesca Lattuada, qui conçoit la chorégraphie, la scénographie, les costumes et la mise en scène, propose une lecture certainement déroutante de l’œuvre. Que les défenseurs ardents de l'opéra baroque en costumes et chorégraphie d'époque ne le regardent pas ! Ils se fourvoieraient certainement en reproches vains. Le but de cette chorégraphie n'est d'ailleurs certainement pas de reconstituer celle d'origine, même si elle fait référence à de nombreuses reprises à la danse et la gestique baroque. D'ailleurs, parmi les artistes sur scène, il n'y a qu'un danseur ainsi nommé : Sean Patrick Mombruno, qui danse les parties tenues par Louis XIV.

Les autres sont en fait des acrobates. Cela débarrasse l’œuvre du sérieux pétrificateur dont on affuble trop souvent les œuvres baroques. On retiendra notamment le trio désopilant des Trois Grâces, le Retour du travail, lui aussi très drôle, mais également l'effrayante apparition de Satan dans le Grand Sacrificateur. Comme pour la musique, la danse cisèle magnifiquement chaque tableau. Si certains restent obscurs par moments, on ne peut que s'enchanter de la beauté, de la drôlerie, de l'ironie des autres. L'usage des marionnettes, de la jonglerie, associé à l'introduction de passages d'opéras italiens au cours de l’œuvre, tirent cette mise en scène du côté de la Commedia dell'Arte et lui empruntent sa joie de vivre et son étrangeté. Les lumières, sublimement orchestrées par Christian Dubet, plongent le tout dans le clair-obscur que l'ensemble Correspondances invoque. Les costumes, les perruques, le maquillage achèvent de donner au spectacle sa double identité, balançant entre solennité et moquerie, entre vertiges et rires. Enfin, la qualité de la réalisation vidéo de François-René Martin rend une belle justice à ce formidable travail d'équipe.

C'est une nuit foisonnante et pleine de surprises que nous offrent l'ensemble Correspondances et l'équipe artistique de cette production. Je ne vous promets pas que vous comprendrez tout du premier coup. Pour cela, je ne saurais que trop vous conseiller, s'il vous a intrigué, de revoir et re-revoir ce spectacle. Je vous promets, en tout cas, qu'il ne vous laissera pas indifférent. Bon spectacle !

Quentin Cendre-Malinas

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