Anacrouse

Une Symphonie Alpestre

par Hyacinthe Gambard

L’hiver, il fait froid (sans blague), alors quoi de mieux qu’un concert à la Philharmonie de Paris pour se réchauffer ? Montez d’abord du côté de nos (plus très européens) amis britanniques, chez Lord Byron qui inspira à Schumann son ouverture Manfred. Un peu plus au nord, visitez également Grieg et son flamboyant concerto pour piano. Enfin, touchez les étoiles du haut des Alpes avec l’ascension de la magistrale Alpensinfonie de Strauss. En cette soirée, vos guides de montagne seront Nikolaj Szeps-Znaider et son cortège Lyonnais accompagnés par Nelson Freire et son toucher de haute voltige. En espérant que le programme de ce superbe concert ne soit pas modifié (le pléthorique orchestre de Strauss n’étant pas très Covid-Friendly); voici quelques éléments pour vous préparer à l’excursion.

L'ouverture Manfred - Robert Schumann

Tiré du mélodrame Manfred de Schumann, sur le texte de Lord Byron, l’ouverture qui débute ce concert plonge d’entrée dans l’atmosphère grandiose de la musique romantique. Composé en 1848, ce mélodrame singulier comprend quinze numéros, certains chantés, d’autres parlés et toujours accompagnés par l’orchestre. Il n’est présenté ici que l’ouverture, donnant déjà toute la dimension fantastique que l’œuvre invoque. Doté de l’orchestration massive de Schumann, c’est un parcours spirituel qui est dessiné autour de Manfred, une histoire tragique sur fond d’amour incestueux et baigné du sentiment de rédemption que Schumann appelle de ses voeux, accablé de sa liaison avec Clara Wieck (qui deviendra sa femme) qu’il considère avoir arraché à son père.

Nelson Freire - Pianiste

C’est dans les années 1960 (alors qu’il atteint tout juste la majorité) que Nelson Freire réalise son premier enregistrement du concerto pour piano de Grieg. Cette œuvre faisant partie intégrante de son répertoire depuis maintenant 60 ans sera donnée une fois de plus sous ses doigts. Sa maîtrise de l’œuvre lui permet de proposer des interprétations toujours renouvelées, avec un jeu coloré et nuancé qui le caractérise. Le jeune prodige brésilien fait ses études à Rio de Janeiro puis à Vienne, ayant remporté les suffrages du concours international de Rio, devenant le plus jeune lauréat du concours à 12 ans. Il se lie d’amitié avec la pianiste argentine Martha Argerich et forme avec elle un duo fructueux, explorant le répertoire à quatre mains. Aujourd’hui, il se produit en soliste sur les plus grandes scènes internationales et son répertoire se consacre majoritairement aux œuvres pianistiques du XIXe siècle et début du XXe siècle, notamment à Beethoven, Chopin, Rachmaninov et Brahms. 

Une Symphonie Alpestre – Richard Strauss

Dans la lignée des poèmes symphoniques de Strauss, Eine Alpensinfonie est le dernier de l’impressionnante production du compositeur. Si le thème de la montagne peut sembler trivial pour une œuvre d’aussi grande ampleur, il faut d’abord se rappeler que l’alpinisme est une discipline toute nouvelle au début du XXe siècle et représente une nouvelle exploration du monde. Ajoutez à cela une prédilection toute germanique pour la nature et le penchant nietzschéen du dépassement de soi; Strauss a toutes les cartes en main pour proposer une des œuvres les plus imposantes de sa production symphonique, et ce pour un orchestre monstrueux. L’œuvre n’est pas une symphonie à proprement parler. Elle se présente sous la forme de 22 moments ou parties enchainées les unes aux autres et décrivant, par leur titres évocateurs, les étapes de cette ascension. Chacun de ces moments se développe librement dans des caractères variés autour de trois thèmes principaux. Ainsi, vous pourrez entendre un magnifique lever de soleil dès le second moment, une promenade dans les pâturages au son des cloches des vaches, ou encore une tempête au cours de la descente. Là s’étale tout le génie de l’écriture orchestrale de Strauss, avec des moments plus jouissifs les uns que les autres, du calme élégiaque aux passages majestueux et aux accents plus violents. Une œuvre inratable pour les amoureux de l’orchestre post-romantique et de Strauss.

Nikolaj Szeps-Znaider - Chef d'Orchestre

Après plusieurs collaborations avec de grands orchestres américains, puis en Europe, Nikolaj Szeps-Znaider est nommé directeur musical de l’Orchestre National de Lyon en 2020, succédant à Leonard Saltkin. Le chef israélo-danois de 45 ans, également violoniste, a été plusieurs fois primé en place de chef de plusieurs orchestres internationaux, mais aussi en tant que soliste dans de nombreuses productions violonistiques, en compagnie de Daniel Barenboïm, Sir Colin Davis ou Mstislav Rostropovitch. Ses débuts au violon sont remarqués et lui valent le premier prix du concours international de violon Carl Nielsen à seulement 16 ans. Il travaille ensuite à la Juillard School de New York aux côtés de Dorothy DeLay et débute sa carrière de soliste. Après avoir gravé les concertos de Nielsen, Elgar, Brahms, Korngold, Beethoven et Mendelssohn, il devient artiste en résidence de l’Orchestre Symphonique de Vienne avec lequel il collabore en qualité de chef et de violoniste, sous la direction de Philippe Jordan. Avec Strauss parmi ses compositeurs favoris, son interprétation de l’Alpensinfonie est fermement attendue; notamment après l’interprétation qu’en a proposé Philippe Jordan en novembre dernier. 

Le concerto pour piano – Edvard Grieg

Éclatant de virtuosité, certainement l’un des concertos pour piano les plus donnés dans le monde, l’ouvrage de Grieg est une œuvre majeure du répertoire de l’instrument, alliant simplicité et expressivité du langage avec contrastes et difficultés techniques. Le piano romantique prend ici une place hégémonique face à l’orchestre et mêle les traditions savante et populaire avec habileté et plaisir. Sa structure, tout à fait traditionnelle pour un concerto respecte les fameux trois mouvements (vif – lent – vif) et les formes traditionnelles en usage à l’époque. Il faut dire que Grieg n’a encore que 24 ans lors de la composition de la pièce, ce qui en fait une œuvre remarquable de jeunesse, qui commence à fixer son style.

Un premier mouvement de forme sonate assez classique, où le piano présente majestueusement les thèmes après une entrée fracassante annoncée par les timbales. Comme cela est d’usage dans les concertos, il se clôture par une cadence, passage de virtuosité réservé au soliste, mettant en exergue toute la difficulté technique de l’œuvre. 

Un second mouvement, Adagio de forme ternaire (A-B-A) très lyrique, dans la veine du piano romantique. La tonalité de ré bémol apporte une grande lumière comparativement au la mineur précédent. Grieg met ici toutes les qualités de l’instrument à sa disposition pour permettre au soliste de faire montre de toute son expressivité, par un rubato éloquent. Ce mouvement s’enchaîne directement au suivant.

Le troisième mouvement est bien plus agité que les deux premiers; il s'organise en trois parties de tempi différents et deux thèmes distincts. D’abord une première partie revenant en la mineur présente les deux thèmes, l’un extrêmement impétueux, l’autre bien plus lyrique, qui s’achève délicatement avant le retour du premier thème et le début d’une nouvelle partie où le tempo s’accélère pour atteindre un quasi-presto. Ce dernier passage peut être considéré comme une intervention soliste ponctuée par l’orchestre, où les élans de virtuosité et le premier thème s’alternent et se complètent. Enfin, on touche à la conclusion avec une dernière partie dans un tempo plus lent, qui reprend le second thème avant de conclure majestueusement l’œuvre. 

Hyacinthe Gambard

©2021 Le Nouveau Ménestrel

  • Facebook - White Circle
  • Instagram - Cercle blanc

+33 6 51 04 54 91