La naissance du chef de choeur

 Par Quentin Cendre-Malinas

Première partie : Le Théâtre Antique

Comment débuter cet article ? Le sujet est si vaste ! Imaginez : parler des rapports d'un chœur avec son chef revient à se poser la question des rapports politiques qui unissent un groupe à son dirigeant. À ceci près que, dans notre cas, la musique est au cœur de l'histoire. Derrière le mot “chœur” se cache tout un imaginaire emprunt de solennité, de religieux. C'est au cœur de cérémonies religieuses qu'il trouve des racines qu'il gardera longtemps, même au cœur des plus païens et impies des théâtres. C'est l'imposante masse de ses voix unies, ou au contraire, l'insaisissable bondissement de ses diffractions vocales. C'est la parole univoque, contrôlée et maîtrisée dans des œuvres bien cadrées. Ou au contraire, le verbe en roue libre. Car le chœur a tout pour inquiéter. Penchons-nous, dans ce premier volet, sur cette forme artistique, de sa naissance à son évolution dans l'époque moderne, et tâchons de comprendre ce qu'elle traduit de notre rapport au pouvoir politique.

 

Le Chœur Grec

 

 Pisistrate et Dionysos

 

Pour un portrait complet et documenté de la naissance de la tragédie grecque antique, je ne saurais que vous conseiller l'ouvrage formidable de Jacqueline de Romilly, La tragédie grecque, paru aux PUF. Nous en retiendrons seulement quelques éléments. Premièrement, c'est le tyran Pisistrate qui a mis en place à Athènes les festivités à Dionysos où prennent place la tragédie et le chœur. Le chœur serait né, non pas de la démocratie (elle aussi surgie en Grèce), mais de la tyrannie, c'est à dire d'un pouvoir qui se sert du soulèvement des masses populaires contre la classe aisée dominante, selon Jacqueline de Romilly. L’image d’Épinal du chœur comme rassemblement démocratique, qui servit notamment pendant la Révolution Française, serait donc à revoir. Mais nous y reviendrons. Cette bascule s'appuie sur le rachat d'éléments populaires très ancrés et concrets : dans notre cas, celui du dithyrambe, qui transmettait de manière orale les légendes et les histoires. C’est cette figure de conteur qui évoluera au fil du temps, qui s’agrémentera d’un acteur (le protagoniste, d’abord joué par le dithyrambe lui-même), puis de deux, trois, et d’un chœur.

 

Deuxièmement, toujours selon Jacqueline de Romilly, c'est au cours de festivités à Dionysos que la tragédie et le chœur trouvent leur place dans les premiers temps de leur histoire : les Dionysies. Il faut alors comprendre qui est Dionysos, dans le Panthéon grec. Fils de Zeus et de la mortelle Sémélé, il est le dieu de la vigne, de la fête, de la liberté et de l'ivresse. Mais l'ivresse a deux penchants, aussi est-il également le dieu de la fureur, de la colère et de la subversion. Jean-Pierre Vernant souligne que le rôle de Dionysos consiste à “brouiller sans cesse les frontières de l’illusoire et du réel, [...] à nous déprendre et nous dépayser de nous-mêmes” (Jean-Pierre Vernant, Le dieu de la fiction tragique, Comédie française, 98, avril 1981). Pour conforter ce portrait étrange, il est accompagné des Ménades (littéralement « être furieux, délirer ») ses adoratrices, qui sont les responsables, entre autres, du meurtre d'Orphée à sa sortie des Enfers. Dionysos est un dieu inquiétant, dont les Grecs craignent l'expression autant qu'ils l'aiment. Ses fêtes sont l'occasion d'orgies, c'est à dire de débordements, de licences que la cité prohibe d'ordinaire, mais que les prêtres et prêtresses pratiquent pour calmer le dieu et l'inciter à la clémence. Pendant un temps défini dans l'année, la cité se livre donc à sa partie la plus sombre pour l'extraire d'elle-même et tenter de se rendre meilleure.

 

Nous semblons nous éloigner du sujet, à tant parler d’un dieu dont les tragédies ne parlent que peu, paradoxalement, alors qu’il est celui qui les motive. C'est pourtant de la nature-même de ce dieu, au cœur de l’inquiétude qu’il porte avec lui que la tragédie et le chœur naissent. C’est de cette inquiétude qu’ils tireront leur vin, et ce jusqu’à notre époque. Reste à voir maintenant ce que le chœur, aujourd’hui, a gardé de dionysiaque ou ce qu’il en a rejeté. Pour comprendre cela, penchons-nous sur le lieu d’expression du chœur grec : le théâtre.

 La tragédie et son lieu

 

Une des étymologies possibles du mot « tragédie » assemblerait les mots tragos (le bouc) et ôdia (le chant). Durant les Dionysies, l'un des rites consistait à prendre un bouc, le charger symboliquement de tous les malheurs de la cité et le lapider. Si on en croit cette version, la tragédie est le moment où la cité va pouvoir se débarrasser de ses maux, de ses passions. C'est Aristote qui nous éclaire à ce sujet, dans la Poétique, en appelant ce processus la catharsis. Puisque le peuple ne peut pas s'adonner à ses vices sans y sombrer complètement, il faut les lui montrer sous une forme symbolique. Ainsi, les voyant représentés devant lui, il les aura vécues par procuration et n'en aura plus la tentation. Les tragédies sont alors nécessairement des moments d'une grande violence et tirent notamment leurs sujets des malheurs arrivés aux Atrides (Atrée et ses descendants, légende qui inclut Agamemnon, Egysthe, Clytemnestre, Electre...) ou aux Labdacides (descendants de Labdacos, roi de Thèbes, qui inclut Œdipe, Antigone, Créon, Etéocle, Polynice...), mais aussi à l’histoire athénienne (Les Perses d’Eschyle, entre autres).

LNM - Cendre - Le chef et le choeur - 1

Théâtre de Dionysos à Athènes 

Un problème se pose alors : comment s'assurer que le public a bien compris que cette violence qu'on lui montre n'est que symbolique ? Comment lui donner les clefs de lecture qui permettront à la catharsis d'avoir lieu ? C'est là que le chœur intervient, et la topographie du lieu de la représentation prend toute son importance.

 

Pour représenter les tragédies, les Athéniens inventent un lieu bien spécifique : le théâtre. C'est un arc de cercle en cuvette, comportant des gradins sur son arrondi et une scène surélevée leur faisant face. L'action se déroule sur le proskenion, bande étroite de bois. Elle est jouée par des comédiens masqués (les femmes n'étant pas autorisées à jouer). Entre la scène et les gradins se trouve un espace appelé l'orchestra, où se tient le chœur, entre le public et l'action. C’est également là que se tient l’autel dédié à Dionysos, qui place le chœur dans l’espace rituel et illustre le rôle de frontière qu’il va exercer entre le public et l’action.

Le chœur et la cité

 

Puisque les festivités à Dionysos sont un moment de réconciliation avec ce dieu étrange et incontrôlable, puisqu'elles sont un moment central où la cité a rendez-vous avec ses parts obscures pour les élucider, alors les Dionysies et la tragédie en particulier deviennent des moments d'intérêt général, presque aussi importants pour sa sauvegarde que les guerres ou les élections. La République athénienne fait en sorte que tous puissent y assister, y compris les femmes, les enfants, les métèques et les esclaves. Sous Périclès, des subventions sont allouées aux plus démunis pour pouvoir payer leur entrée.

 

Cela étant valorisant aux yeux de la cité, les riches Athéniens financent la tragédie, payent et recrutent les comédiens. Les choreutes et le coryphée (respectivement les chanteurs qui constituent le chœur et celui qui les dirige) sont tirés au sort parmi les citoyens (c'est à dire parmi les hommes non métèques, non esclaves ou affranchis, en âge de voter). Le devoir de chœur, si l'on peut l'appeler ainsi, a le même statut que le devoir militaire, et est autant valorisé socialement.

 

Le chœur suit une organisation que l'on pourrait qualifier de militaire. Les quatorze choreutes sont disposés en une ligne que l'on appelle, comme à l'armée, la phalange. En son centre se place le coryphée, armé de sandales cerclées de fer, qui lui servent à battre la mesure des vers que les choreutes et lui vont déclamer, chanter et danser. Chaque moitié de phalange est elle-même dirigée par un choreute responsable de sa coordination. Cette organisation militaire en pyramide permet au chœur de jouer son rôle de filtre. Au désordre des passions, aux meurtres, à la justice souvent incompréhensible des dieux, il faut opposer la raison, la compassion et l'ordre. De sa forme à son fond, c'est le rôle du chœur. Sans rien pouvoir empêcher de ce que la justice divine a initié, il en fait le commentaire à la première personne, prend pitié des personnages pitoyables, condamne les meurtriers, ou livre une lecture plus complexe, mais qui n'a pour but principal que d'essaimer dans le cœur des spectateurs les mêmes sentiments. Le chœur (ou, plus tard, le coryphée seul) n’existe et n’a de rôle que parce qu’il est vu.

 

Né de la tragédie elle-même issue de la tyrannie et du désordre dionysiaque, le chœur est un concept complexe, à la brèche entre le monde de la justice divine – ce sont les dieux qui maudissent Labdacos, Oedipe et les autres – et le monde des humains. Il est un chœur chantant, dansant et jouant, à la jonction de trois arts dont nous tentons encore aujourd’hui de trouver les points de jonction. Il est un chœur dont la vie est intimement liée à la vie de la cité. Il est enfin un chœur qui unit, par le seul fait de sa présence, le profane – la pièce qu'il joue - et le sacré – le contexte dans lequel il la joue.

 

Concluons ici le début de cette réflexion. S’il n’y avait qu’une chose à retenir de ce que nous venons de dire, c’est que le chœur grec se tient sur une brèche entre la lumière et la ténèbre. Entre le monde raisonné et celui des passions incontrôlées. Mais aujourd’hui, le chœur est-il toujours sur cette brèche ? Son rôle n’a-t-il pas évolué ? Porte-t-il toujours cette force d’invocation religieuse ? Quel est notre Dionysos à nous, pour que nous devions nous réunir si souvent en chœur pour lui faire face ?

Quentin Cendre-Malinas