Aujourd'hui en musique 

Dalai Lama

Quand Goethe et Schubert inspirent Rammstein

 Par William Besserer

Rammstein est un groupe de métal industriel allemand originaire de Berlin, fondé en 1994 et composé de six membres. Développant une esthétique à la fois musicale et visuelle plutôt sombre qui se caractérise par la recherche d’un son grave et saturé, ainsi que par des concerts spectaculaires à base de pyrotechnie, de mises en scène théâtrales et grotesques ou burlesques ; le groupe est parvenu à s’imposer mondialement, de l’Europe aux États-Unis en passant par le Japon et la Russie. Le tour de force est à noter : là où une reconnaissance internationale est souvent synonyme d’un passage à l’anglais pour les groupes non-anglophones, Rammstein a fait de sa langue maternelle une de ses marques de fabrique, jouant dans ses textes avec les intonations et les accents musicaux de celle-ci, créant des jeux de mots et usant de termes volontairement polysémiques (1). Autant adulé que détesté à travers le monde, le groupe recherche la provocation et crée régulièrement des polémiques à travers son image en s’approchant des frontières du politiquement correct dans un but d’abord esthétique et artistique, mais aussi parfois politique. Affiliés abusivement à des groupes néo-nazis ou d’extrême-droite par leurs détracteurs qui, bien souvent, ne se sont jamais penchés sur leurs titres, les membres de Rammstein jouent de ces rumeurs jusque dans leurs démentis. Ainsi la chanson Links, zwei, drei, vier (2),  écrite en réponse à ces attaques, met en avant la sensibilité politique du groupe orientée à gauche ; mais au travers d’un caractère martial controversé et assumé jusque dans le titre qui résonne comme une mise au pas au sein d’une caserne militaire. De fait, l’art de Rammstein est beaucoup plus subtil qu’il n’y paraît, que ce soit dans le texte des chansons ou dans les arrangements musicaux. La chanson Dalai Lama en est un exemple frappant, de par son inspiration tirée du Roi des Aulnes (Erlkönig) de Goethe mais également par la mise en musique du texte qui est, à l’image de celle de Schubert pour le poète allemand, relativement illustrative de la scène présentée et suit sa narration.

 

Le poème de Goethe a été mis en musique par de nombreux compositeurs au cours du XIXe et au début du XXe siècle. Le texte raconte l’histoire d’un père chevauchant en pleine nuit avec son fils pour sauver ce dernier, souffrant. Mais l’enfant, en proie à une grande fièvre et terrorisé, est harcelé de visions durant le voyage. Celles-ci prennent la forme du Roi des Aulnes, qui cherche à attirer l’enfant à ses côtés. La mise en musique la plus connue, celle de Schubert, date de 1812. Cependant, Reichardt en a réalisé une version dès 1794. Les deux esthétiques sont très différentes, en particulier dans le rapport entre musique et texte. En effet, la version de Reichardt est éminemment classique et traditionnelle dans sa composition, avec une construction mélodique fondée sur des antécédents-conséquents très prévisibles, là où Schubert détonne à cette époque par ses changements abrupts de tonalités et l’illustration marquée sinon du texte, du moins du sens de celui-ci par la musique. Il en résulte des « images  sonores » qui vont au-delà du texte, exprimant ce qui n’est pas forcément dit et donnant presque l’illusion d’une musique de scène ou de film, tant celle-ci évolue rapidement. On peut citer l’ostinato du piano qui illustre le galop du cheval, la pluie battante mais également l’empressement du père à trouver un abri pour son fils. Dans un contexte plus général, on peut également citer le caractère mineur général qui module soudainement en majeur lors des occurrences du Roi des Aulnes, jusqu’à ce que celui-ci menace l’enfant dans sa dernière strophe et ne précipite sa mort, elle aussi mise en scène musicalement par Schubert à travers la disparition du piano, qui laisse le chanteur terminer seul.

Ce texte, que l’on pourrait associer uniquement à la musique dite savante, a pourtant trouvé un écho dans la musique pop et a inspiré des artistes de différentes esthétiques (3). Certains l’ont repris à l’identique quand d’autres se sont inspirés de sa thématique. Les membres de Rammstein se sont orientés vers la seconde solution, ce qui leur permet également de créer une nouvelle forme musicale et textuelle. Le texte du groupe change le contexte du poème de Goethe mais en garde cependant la structure narrative. Ainsi, il ne s’agit plus d’une chevauchée mais d’un vol en avion. La caractéristique fantastique est conservée à travers la figure du Roi des Vents (König aller Winde) qui souhaite récupérer l’âme de l’enfant (4). L’enfant est d’ailleurs le seul, là-aussi, à percevoir la menace, réelle cette fois et non pas hallucinée, qui pèse sur les voyageurs. Enfin, comme dans Goethe, il meurt dans les bras de son père. À la différence du texte original, il ne meurt pas à cause de la fièvre mais étouffé par son père qui le sert contre lui pour le protéger (5)

Musicalement, la manière dont Rammstein crée un lien avec son texte rappelle la démarche illustrative de Schubert, dans une esthétique évidemment très différente qui, par conséquent, ne peut aboutir au même caractère « cinématographique ». Néanmoins, plusieurs éléments de l’arrangement musical qui participent à la création d’une ambiance et à l’illustration du texte et de la narration peuvent être mis en avant. Ainsi, la plupart des strophes qui racontent l’histoire (1, 2, 4 et 8 essentiellement) n’ont pas de basses. Les guitares ont un son relativement clair, jouées sur une seule corde au plectre. Le chanteur présente une voix neutre parlée, mixée très proche grâce à un compresseur. Tout cela permet de mettre une distance vis à vis de la situation : le riff des guitares tourne, la voix raconte et ne fait que décrire sans prendre parti. À la fin de la première strophe, l’entrée de la batterie permet d’insister sur le danger que représente le sommeil (« Und gehen so im Schlaf in's garn »). La strophe qui débute par Weiter, weiter et qui revient modifiée trois fois illustre le danger représenté par le Roi des Vents. Le caractère musical change drastiquement, les guitares jouent des Power Chords (6) puissants et saturés, la basse est enfin présente et ajoute des fréquences graves à l’ensemble. Le refrain (« Komm her, bleib her ») laisse entendre un chœur et un son aérien du synthétiseur qui symbolise le « chœur des nuages », introduit juste avant à la sixième strophe (« Aus den Wolken tropft ein Chor/ un chœur coule des nuages»). Ce caractère aérien revient également à la toute fin de la chanson, après que l’âme de l’enfant ait rejoint les fils du Roi des Vents qui chantent encore en chœur. Enfin, le caractère dramatique de l’histoire est renforcé par le changement complet de la vocalité du chanteur dans les deux dernières strophes au moment où le père, pris de panique, étouffe son fils en le serrant contre lui.


L’approche rapide de cette chanson pourrait être encore approfondie. Il s’agit surtout de proposer ici un début de réflexion. Néanmoins, elle permet déjà de voir que contrairement à ce qui peut se dire trop souvent, la qualité artistique et esthétique du groupe est beaucoup plus riche et subtile que ce qui peut apparaître aux premiers abords lors d’une écoute un peu rapide. Non, elle ne se résume pas à une recherche de gros son et à une violence musicale exacerbée. Oui, la qualité sonore est propre à l’esthétique du groupe mais le propos artistique va plus loin, offrant ainsi plusieurs niveaux d’écoute. C’est peut-être d’ailleurs l’une des raisons qui explique le succès de Rammstein, non seulement à l’échelle géographique, mais également temporelle. En effet, le groupe étant encore au complet après 26 ans d’existence et possédant une fanbase trans-générationnelle et internationale, toujours prête à remplir des stades lors des tournées.

 William Besserer

Notes

(1) La chanson Du Hast l’illustre parfaitement déjà dans son titre, jouant sur la confusion entre Haben (avoir) et Hassen (détester) qui se conjuguent de la même manière à la deuxième personne du singulier.

(2) Links, Zwei, Drei, Vier, qui donne en français Gauche, 2, 3, 4. Le refrain met en scène la polémique par la métaphore. « Sie wollen mein Herz am rechten Fleck doch sehe ich dann nach unten Weg, da schlägt es links » que l’on pourrait traduire par « Ils veulent que mon cœur soit à droite, pourtant quand je baisse les yeux, il bat à gauche. »

(3) On peut citer par exemple Hypnotic Grooves, dans une esthétique plutôt techno ou Forseti qui s’inspire du folk.

(4) « Der Mensch gehört nicht in die Luft, So der Herr im Himmel ruft Seine Söhne auf dem Wind, “Bringt mir dieses Menschenkind“ » que l’on peut traduire par « L'Homme n'appartient pas à l'air, Alors le Seigneur appelle dans les cieux Ses fils voguant sur le vent, “Amenez-moi ce petit d’homme“».

(5) « Der Vater hält das Kind jetzt fest, Hat es sehr an sich gepresst, Bemerkt nicht dessen Atemnot, […], So der Vater mit den Armen, Drückt die Seele aus dem Kind » qui peut se traduire par « Maintenant le père serre étroitement l'enfant, L'a pressé fort contre lui, Ne remarque pas qu’il l’étouffe […] Ainsi le père, de ses bras, Tire l'âme de l'enfant hors de lui ».

(6) Technique guitaristique qui consiste à jouer des accords construits sur une quinte à vide, la fondamentale pouvant être doublée à l’octave. Cette technique permet d’amplifier l’effet de distorsion et de créer un son puissant à la guitare électrique.

 

©2020 Le Nouveau Ménestrel

  • Facebook - White Circle
  • Instagram - Cercle blanc
  • Twitter - Cercle blanc

+33 6 51 04 54 91