La musique dans le milieu équestre

 Par Rebecca Martin

Spectacle "Golgota" de Bartabas

Interviewé, le célèbre dresseur de chevaux Clément Marty, plus connu sous le nom de scène de Bartabas, compare son travail avec le cheval à celui du violoniste avec son violon. Il y aurait une approche similaire en terme de précision, de patience entre ces deux pratiques qui semblent avoir très peu de points communs. De prime abord, cette métaphore étonnante peut nous amener à nous questionner sur un éventuel réel lien entre l’équidé et la musique ! J’ai rencontré des passionnés de chevaux il y a quelques années qui ont ouvert leur club équestre. Quel n’a pas été mon étonnement quand j’ai découvert que les boxes des chevaux avaient… la radio ! Cela m’a immédiatement questionnée, d’une part sur les points de rencontres entre musique et équitation dans le milieu du spectacle, et d’autre part sur l’impact que la musique pouvait avoir sur les équidés.

Commençons par un bref rappel historique. Le cheval dit utilitaire, celui qui est utilisé pour la guerre, pour tracter des machines ou encore pour se déplacer est resté omniprésent jusqu’à la Première Guerre Mondiale. Au XXe siècle, cette utilisation du cheval subit un fort déclin, entre autres car la machinerie connaît un développement incroyable. Il devient progressivement un animal de compagnie, c’est-à-dire domestiqué, sans vocation proprement utilitaire. L’équitation de loisir se diffuse de plus en plus et c’est ainsi que se développent les représentations équestres, qui rencontrent un fort succès auprès d’un vaste public. La prestigieuse institution du Cadre Noir n’échappe pas à la création de spectacles.

Gala du Cadre Noir 2013

Cette académie incarne l’art équestre français. Elle exploite et pérennise les qualités du cheval depuis des siècles. Ses fondements remontent à la fin du XVIe siècle. Elle est destinée à former les militaires à cheval, puis des cavaliers de sport (saut d’obstacle, cross en extérieur…), de dressage et de sauts d’écoles (figures impressionnantes effectuées par le cheval). Le dressage du cheval devient un art raffiné et des représentations publiques sont données, prenant la forme d’un spectacle vivant : des chorégraphies, de l’action, du grandiose et surtout de la musique ! Au Gala du Cadre Noir de 2013, l’orchestre symphonique de l'opéra de Moscou est présent dans le manège (1). L’ouverture du spectacle se déroule sur une musique faisant appel explicitement aux spectacles de piste. La présentation des chevaux et des écuyers se fait, quant à elle, sur l’air très connu du toréador de Carmen, un air de bravoure et de caractère vaillant pour exprimer la grandeur de cet animal et peut-être aussi pour glorifier le cavalier, comme est glorifié le toréador dans l’air. 

Mettre les spectacles équestres en musique est assez évident car l’équitation est de nos jours autant considérée comme un art qu’un sport, et fait donc appel à d’autres arts comme la musique. Elle crée une atmosphère et le cheval s’y adapte, en se déplaçant de manière très précise sur le rythme musical ou plus souvent sur les pulsations. Le cavalier fait preuve d’une grande précision pour régler l’amplitude des pas du cheval sur la musique. En règle générale, les metteurs en scène font beaucoup appel aux compositions savantes, pour accompagner les mouvements des chevaux (pour le gala précédemment énoncé, Bizet et Mozart sont mis à l’honneur). En effet, l’école du Cadre Noir représente la manière de monter à cheval à la française : c’est une équitation très droite et classique (l’animal doit être bien à l’écoute de son cavalier, la posture du dresseur est droite, les aides (2) du cavalier sont les plus discrètes possible) qui a traversé les siècles, et notamment faisant référence au règne de Louis XIV, qui dirigeait lui aussi de manière très verticale  : de la musique classique pour une équitation classique, comme celle de l’ensemble baroque Amarilis du gala Les Musicales du Cadre Noir d’octobre 2020. 

Fidwick - Noir de Saumur

Golgota - Bartabas

Si l’on se penche plus précisément sur une catégorie particulière du spectacle équestre, le théâtre équestre, on découvre que la musique y a une place beaucoup plus importante puisqu’elle fait partie intégrante de la narration. Bartabas, cité plus haut, a créé le théâtre équestre Zingaro en 1984. Metteur en scène et dresseur de chevaux, ses spectacles ont la vocation d’allier un extraordinaire travail sur le cheval, les costumes, la mise en scène et la musique ; cette dernière créant une ambiance sonore qui permet de donner encore plus de sens à la pièce jouée sous nos yeux. Par exemple, on peut citer le spectacle portant le nom du mont sur lequel Jésus a été exécuté d’après les Évangiles, Golgota, joué en 2013, sur la musique du compositeur espagnol de la Renaissance Tomas Luis de Victoria.

L’Agnus Dei est chanté par une voix de ténor seule, rendant l’atmosphère propre au recueillement. Cette œuvre est à l’origine polyphonique mais Bartabas choisit de ne conserver qu’une voix, ce qui a pour but de créer un décor sonore presque dépouillé qui prend tout son sens avec la mise en scène générale et le déroulé de l’action. Bartabas se dit « à la recherche d’une musique silencieuse  » (propos recueillis par Pierre Notte, auteur au théâtre du Rond Point). Dans ces spectacles, il y a une vraie recherche autour de la musique. Dans Ex Anima créé en 2020, les compositeurs François Marillier, Véronique Piron, Jean-Luc Thomas et Wang Li ont travaillé à partir du souffle, avec un panel de flûtes venant d’Irlande, d’Inde du Nord, du Japon et de Chine, aux sonorités très différentes. La musique est minimaliste, répétitive, presque envoûtante, comme il est possible de l’entendre dans la bande annonce. D’ailleurs, de nombreux commentaires sur la représentation la taxent de “musique endormante”. Ces avis nous révèlent deux choses. D’un côté apparaît la vraisemblable volonté de Bartabas de créer une atmosphère presque mystique autour des chevaux ; et d’un autre côté d’un autre côté cela est révélateur d’un public qui n’est pas habitué à assister à un spectacle travaillé autour de l’art contemporain, sans le repère auditif que pourrait être la musique de la période classique par exemple ! Cependant, certains passages musicaux sont plus entrainants : composés sur des modes traditionnels, ils sont très rythmiques avec des percussions qui s’ajoutent aux flûtes. Le spectacle se nourrit de la musique pour suivre les mouvements de la pièce de théâtre. 

D’autres types de spectacles ont pour but de mêler ces deux arts différemment. C’est le cas de Catherine Dune, cantatrice à cheval de l’association  “À cheval chez les Princes” : la soprano chante de l’opéra, notamment des airs de Mozart, tout en étant à cheval. Il s’agit d’un concert à cheval, et contrairement au théâtre équestre, la musique n’est pas conditionnée par l’action, mais elle guide les mouvements du cheval. En fait, celui-ci illustre la musique. Les deux domaines s’interpénètrent pour souligner chacun leur beauté immanente et mêlent élégance visuelle et plaisir sonore, sous forme de performance (chanter à cheval nécessite des capacités bien particulières, développées dans l’unique but de produire cette performance). 

On a plutôt parlé jusqu’à présent de la musique dans le spectacle équestre; mais qu’en est-il de la musique et du cheval ? La musique aurait-elle une influence sur l’animal, à l’instar de l’humain, qui la pratique et l’écoute ?  Enfin, pourquoi ne pas s’intéresser à l’influence de la musique sur le comportement du cheval ?

 

Dans un article de la BBC, on trouve un témoignage très intéressant qui concerne le milieu des courses et du sport équestre : l'entraîneur qui chante de l’opéra aux chevaux de course. Heather Main, chanteuse d’opéra aguerrie pense que la musique a une influence sur les chevaux. Elle le dit elle-même : elle ne peut pas prouver que la musique a une réelle influence sur les chevaux, mais ces airs d’opéras semblent les aider à récupérer après les entraînements et ils paraissent apprécier ces moments (ils secouent leur tête, sont plus attentifs). Cela les aiderait aussi à se détendre avant les courses et améliorerait leurs performances. Des recherches sont encore à mener sur le sujet, mais pourquoi ne pas imaginer que le cheval aurait sa part de réactivité à la musique ?

D’ailleurs, ce n’est pas une question qui laisse le milieu équestre indifférent. On a vu naître ces dernières années des bonnets qui fonctionnent comme des écouteurs, placés sur les oreilles des chevaux. Selon la marque qui a développé le produit, ils permettent de mobiliser plus facilement l’attention de l’animal lors des entraînements : concentration et décontraction sont les mots d’ordre. Une cavalière questionnée sur l’impact de ce bonnet dit que l’effet n’est pas le même selon les musiques : son cheval aurait donc des réactions différentes selon le morceau…  

 

Difficile de démêler le vrai du faux dans tout ça. De nombreuses recherches sont encore en cours, alors espérons que la science nous révèle tous les secrets cachés de la musique ou bien qu’elle déconstruise certaines croyances… En tout cas, musique et art équestre ne sont pas prêts de se faire leurs adieux !

 Rebecca Martin

Notes

(1) Lieu couvert, revêtu de sable qui permet de travailler avec les chevaux

(2) Postures et gestes du cavalier à mettre en œuvre pour obtenir les déplacements précis du cheval.

 

©2020 Le Nouveau Ménestrel

  • Facebook - White Circle
  • Instagram - Cercle blanc
  • Twitter - Cercle blanc

+33 6 51 04 54 91