Louis-Barthélémy Pradher

 Par William Besserer

La construction d’une carrière musicale en France après la Révolution

Encore peu considérée aujourd’hui par les musicologues, la période qui fait suite à la Révolution Française et couvre la première moitié du XIXe siècle français est pourtant riche d’événements. La vie musicale et l’enseignement se voient modifiés par la création du Conservatoire de Paris et par la fin des congrégations et des maîtrises. L’apparition du piano-forte, son développement et son institutionnalisation au sein du Conservatoire participent également à l’évolution de la vie artistique parisienne en termes de répertoire, de lieux de concerts mais aussi de figures artistiques, renforcés par une libéralisation du marché musical. Pour percevoir l’importance de ces changements, il est possible de les étudier au travers d’une carrière musicale qui leur est contemporaine : celle de Louis-Barthélémy Pradher, figure méconnue aujourd’hui et pourtant célébrée à son époque. Enfant de la Révolution, comment se positionne-t-il en tant que pianiste virtuose, compositeur et pédagogue par rapport à ses confrères, dans une société marquée par la Révolution, l’Empire, la Restauration et enfin la Monarchie de Juillet ?

 

Louis-Barthélémy Pradher naît à Paris en 1782. Issu d’une famille de musiciens proche de l’aristocratie, il débute à 8 ans l’apprentissage de la musique avec son oncle. Son père,  Louis Pradher, est un violoniste et un accompagnateur réputé qui officie au service de la Reine. Le jeune Pradher a une demi-sœur qui se trouverait être la seconde femme du marquis Charles-Louis du Crest, chancelier du Duc d’Orléans. Pradher, par son premier mariage à 18 ans, devient le neveu par alliance de Louis-Augustin Richer, qui n’est autre que le maître de musique du père du futur Louis-Philippe. Après la mort de sa première femme, Pradher se marie avec Félicité More, chanteuse, actrice et sociétaire de l’Opéra-Comique.. L’environnement de Pradher, propre à l’Ancien Régime, affecte la conception de la carrière musicale du compositeur. 

Louis Barthélémy Pradher

Luigi Cherubini

Pradher intègre la classe de Gobert à l’École Royale de Chant le 23 octobre 1792, probablement en clavecin, avant d’entrer en pianoforte au Conservatoire de Paris à son ouverture en 1796. Il est choisi comme élève par Hélène de Montgeroux [1]  et bénéficie de ses leçons jusqu’en 1798, date du concours de sortie du Conservatoire où il se voit décerné le premier Premier prix de piano de l’histoire de l’institution. En 1800, il intègre l’établissement en tant que professeur de piano et devient le premier enseignant également formé par celui-ci. De plus, il est aussi le plus jeune professeur de l’époque puisqu’il a alors tout juste 18 ans. Avec Jean-Louis Adam et Pierre-Joseph-Guillaume Zimmerman, Pradher fait partie des professeurs de piano les plus talentueux et reconnus du Conservatoire. Leurs élèves raflent régulièrement les premiers prix aux concours de sortie. Cependant, la carrière pédagogique de Pradher au sein du Conservatoire n’est en rien comparable à ces deux prestigieux collègues. Tout d’abord, il quitte l’institution bien avant eux, en 1828 à 47 ans (Zimmerman à 63 ans et Adam à 84 ans !). De plus, le nombre de premiers prix attribués aux élèves de Pradher diminue avec le temps, la faute sans doute à un absentéisme de plus en plus marqué et très critiqué par Cherubini, alors Directeur. Cet absentéisme peut s’expliquer par le fait que le Conservatoire de Paris paye très mal ses professeurs au vu de leurs talents et de leur notoriété. L’institution joue donc sur son propre rayonnement, alors européen, et sur la carte de visite qu’elle offre à ses professeurs pour que ceux-ci acceptent d’y enseigner. Il est possible que Pradher, de par son éducation, sa pensée issue de l’Ancien Régime et ses contacts aristocratiques, s’absente de plus en plus pour donner des leçons privées mieux rémunérées, obtenant ces dernières grâce à sa fonction de professeur du Conservatoire.

 

Pradher, musicien reconnu par l’institution et le public semble pourtant se produire assez rarement. Plusieurs phénomènes peuvent tendre à expliquer cette rareté. Tout d’abord, le piano, héritier du clavecin par le rôle qu’il peut occuper, est cantonné en France par certains à un rôle d’accompagnement [2]. Dès lors, les concerts étant beaucoup plus longs qu’aujourd’hui, il est difficile avant les années 1830 de réaliser des concerts où le piano est seul du début à la fin. Par conséquent le pianiste doit, pour attirer le public,  faire appel à des instruments qui s’inscrivent dans une tradition soliste, le chant et le violon en tête. Pradher n’échappe pas à la règle. Cependant, sa formation initiale à l’Ecole Royale de Chant a fait de lui l’un des meilleurs accompagnateurs de l’époque. À cela s’ajoute son bagage technique de virtuose qu’il doit à Hélène de Montgeroult et au Conservatoire. Le défi et la contrainte de maîtriser ces deux aspects du piano ne sont donc pas pour lui un obstacle.

Ceci étant, la nécessité pour les pianistes de faire appel à des chanteurs et des instrumentistes célèbres pour leurs concerts implique de se tourner vers des musiciens qui sont pour la plupart à l’Opéra ou au Théâtre-Italien et qui n’ont pas le droit de se produire à l’extérieur. Il existe bien sûr des autorisations de « débauchages » mais celles-ci demandent d’âpres négociations auprès des autorités compétentes. De plus, les concerts à bénéfices ne doivent pas entrer en concurrence avec les théâtres et ne peuvent donc être produits qu’aux rares moments de relâches que sont, par exemple, les fêtes religieuses et la Semaine Sainte. Enfin, de tels concerts demandent un investissement financier particulièrement important de la part de l’organisateur, ici le pianiste. Celui-ci est en effet lourdement imposé par le droit des pauvres [3] et est redevable, en plus, d’une taxe à l’Académie Royale de Musique [4] jusqu’en 1831. Enfin, il faut ajouter le prix de location de la salle et des instruments, le paiement des musiciens invités, etc.

 

Tout ceci explique pourquoi un pianiste aussi reconnu que Pradher semble se produire aussi peu. Néanmoins, un point important reste à soulever : la presse spécialisée n’apparaît qu’à partir de 1830 avec le Ménestrel. De fait, si les articles concernant le musicien sont rares, ils mettent en avant sa réputation et son talent [5], preuves qu’il doit se produire plus souvent que ce que l’on peut en voir dans la presse. La première raison est, encore une fois, que celle-ci n’est pas spécialisée et ne s’intéresse donc pas nécessairement à la vie artistique parisienne. Une seconde raison peut être que Pradher ne se produit pas tant dans des concerts à bénéfices et publics que dans des concerts privés, dans les salons parisiens, qui sont sans doute son fond de commerce.

 

Comme beaucoup d’autres musiciens, Pradher fait partie des instrumentistes formés à l’improvisation et à la composition. Après avoir étudié l’harmonie avec Berton, il quitte le Conservatoire avant la fin de son apprentissage pour se marier avec Élisabeth-Charlotte Philidor et accueillir leur premier enfant. Il reprend par la suite des études de fugue et de contrepoint auprès d’Étienne-Nicolas Méhul alors qu’il est déjà en poste au Conservatoire.. Ce statut de pianiste-compositeur lui permet de composer avec le goût du public, à l’affût de nouveauté permanente. La création musicale s’en trouve d’ailleurs impactée. La musique dite sérieuse, les concertos et les formes sonates rappelant l’Ancien Régime sont progressivement délaissées par les salons parisiens au profit de pièces au langage simple et à la forme lisible, comme les romances, les variations, les fantaisies et les pots-pourris. Sans surprise, Pradher [6] suit l’évolution du goût. S’il n’abandonne pas les sonates, sans doute destinées à des occasions et des personnes particulières, ces dernières restent néanmoins peu nombreuses en regard des autres partitions pour le piano, constituées essentiellement de romances, de variations, de fantaisies, de rondos variés et de pot-pourris. De-même, la technique de l’emprunt d’airs à la mode montre encore que Pradher compose avec son temps. Ainsi, la variation sur l’air de Vive Henri IV pour le piano-forte, air très populaire chez les royalistes au moment de la Restauration. peut nous renseigner sur les idées politiques de Pradher, toujours proche de l’ancienne aristocratie et de la monarchie. Cette  variation est d’autant plus intéressante qu’elle témoigne de la connaissance des instruments contemporains par le compositeur, par l’emploi d’un piano-forte possédant 4 pédales. Cela montre que Pradher, malgré une attitude de musicien de cour à l’ancienne, présente une pensée compositionnelle contemporaine, usant non seulement de techniques d’écritures et de genres musicaux qui sont ceux de son époque mais s’adaptant également aux différentes caractéristiques des instruments qui existent alors.

Avec la Restauration, l’ancienne aristocratie reprend sa place à la cour et avec elle, ses habitudes et sa culture. Lors de son retour définitif, Louis-Philippe,, souhaite donner à ses enfants une éducation culturelle digne de  la cour de France et se tourne pour cela vers plusieurs artistes et pédagogues réputés, dont Pradher. 

Celui-ci est le neveu par alliance de Louis-Augustin Richer, qui fut maître de musique du duc de Chartres. Or ce dernier n’est autre que le père de Louis-Philippe, ce qui peut expliquer sa nomination. De plus, rappelons également que la sœur (ou demi-sœur) de Pradher, devenue Mme du Crest est la seconde femme du marquis Charles-Louis du Crest, mélomane averti. Or le marquis est aussi le chancelier du duc d’Orléans avec lequel il s’est exilé en Angleterre. Bien qu’il n’y ait actuellement pas de documents ni de lettres révélant les conditions ayant conduit à l’engagement de Pradher, il est néanmoins possible d’envisager que Richer ou le couple du Crest aient pu recommander le musicien auprès du duc d’Orléans. Pradher accroît sa renommée et sa légitimité sociale et politique, particulièrement auprès de l’ancienne aristocratie, par l’obtention de ce poste qu’il cumule avec celui de Pianiste du Roi. Pradher ne s’arrête pas là et profite encore de son talent et de sa culture du milieu aristocratique pour développer davantage une carrière brillante dans l’univers mondain parisien. La consécration de celle-ci intervient en 1827 lorsque, suite à un concert organisé chez la duchesse de Gontant, Pradher est nommé directeur de la musique de Mademoiselle (Louise d’Artois, petite fille de Charles X) par Madame (Marie-Caroline de Bourbon-Siciles, duchesse de Berry) sur la recommandation de la duchesse de Gontant. Contrairement à d’autres pianistes, qui construisent leur carrière et leur richesse via l’industrie et/ou les leçons en profitant d’un marché libéral, Pradher reste dans les sphères aristocratiques qu’il connaît et côtoie depuis toujours.

Louis-Phillipe

Reconnu par l’institution, le public et l’aristocratie, il voit la possibilité d’accéder à une forme de noblesse par le biais de la Légion d’honneur. Il s’agit là d’un atout non-négligeable dans la carrière de chacun et en particulier chez les artistes. Pour accéder à cette décoration, ceux-ci  sont jugés sur leurs travaux et leur notoriété. Cependant, elle reste difficile d’accès : il y a peu d’élus et les conditions méritocratiques semblent parfois floues. Selon les Archives Nationales, les peintres sont ceux qui y accèdent le plus facilement. Pour les musiciens, l’obtention de la Légion d’honneur est plus compliquée, en particulier pour les pianistes, ce que Pradher n’oublie pas de faire remarquer à ses correspondants. En effet, les deux premiers pianistes à être décorés sont Pradher et Alexandre Piccini en 1826. Pourtant, Pradher est recommandé depuis 1818 au souverain. Pendant huit années, il joue de ses relations, argumente tant qu’il peut dans ses lettres en insistant sur ses origines familiales et nationales, sur ses états de service civils et militaires, produit des œuvres dont des opéra-comiques joués à Paris et en province avant d’accéder enfin au précieux sésame. 

 

Décoré de la Légion d’honneur en 1826, directeur de la musique de Mademoiselle en 1827, maître de musique des enfants du duc d’Orléans probablement depuis 1817, pianiste du Roi, professeur au Conservatoire de Paris depuis 1800, musicien et compositeur reconnu par le public, la carrière de Pradher semble complète. En 1828, le musicien est remercié du Conservatoire pour des raisons économiques. Il entame une série de concerts en province à Lyon et à Montpellier avec sa femme durant les deux mois d’été avant de s’installer pour plusieurs années à Toulouse, probablement autour de 1837. S’il est normal de quitter la province pour « monter à Paris », l’inverse est beaucoup plus étonnant, d’autant plus avec la situation de Pradher qui, même s’il n’est plus professeur au Conservatoire, continue de bénéficier de ses emplois au sein de l’aristocratie. Dans tous les cas, Pradher est de nouveau engagé par le Conservatoire entre 1838 et 1840 en qualité d’Inspecteur en vue d’ériger l’École de musique de Toulouse, spécialisée en chant, en succursale du Conservatoire. Le rôle de Pradher est de vérifier que l’École dispose des moyens nécessaires à la préparation des élèves au Conservatoire à Paris et de proposer des solutions si ce n’est pas le cas. En 1840, il propose sa candidature au poste de Directeur de la succursale. Il est nommé le 15 octobre 1840 mais démissionne rapidement avant d’être remplacé par Alexandre Piccinni le 19 Mai 1841 qui critique les outils pédagogiques employés par Pradher, en particulier, à la place du solfège, la méthode de Louis Bocquillon-Wilhem, pourtant réputée dans le milieu du chant à Paris et qui porte entre autre sur l’enseignement mutuel. 

Suite à sa démission, Pradher quitte Toulouse et rejoint la ville de Gray en Haute-Saône où il a acquis une maison de maître quelques années plus tôt avec sa femme qui a une partie de sa famille dans cette ville. Il y décède le 29 octobre 1843. 

 

La carrière du pianiste-compositeur est à l’image des deux mondes dont il est issu, l’Ancien Régime et la Révolution. Profondément ancré dans la tradition du musicien de cour côtoyant l’aristocratie, il n’en est pas moins à l’écoute du milieu musical qui bouillonne autour de lui. Ses études au Conservatoire, ses revendications méritocratiques, ses nombreuses compositions qui se réactualisent en fonction du goût du public, ses techniques d’écriture et sa connaissance des instruments peuvent en témoigner, ainsi que son utilisation d’une méthode d’enseignement novatrice à Toulouse. Pour autant, il ne s’adapte que partiellement et son attitude de musicien de cour transparaît au fil de la construction de sa carrière au service d’un riche aristocrate, contrairement à un musicien « libre » comme Herz qui se construit « seul ». Loin d’être un personnage dépassé par les événements, perdu dans un environnement dont il ne comprendrait plus les règles, Pradher, dont la réussite sociale lui permet de quitter Paris tout en gardant ses contacts politiques et artistiques, semble plutôt incarner un exemple de synthèse entre deux systèmes de pensées, à l’image de ce qu’aurait souhaité réaliser Louis-Philippe  en politique. 

 William Besserer

Notes

[1] Aristocrate et pianiste devenue professeure au Conservatoire par la force des choses. En effet, l’histoire voudrait qu’elle ait sauvé sa tête devant le tribunal populaire en improvisant des variations sur la Marseillaise. Impressionnés par ses capacités pianistiques, les jurés décidèrent de lui laisser la vie sauve à condition qu’elle transmette son art aux futurs élèves de la République. Par conséquent, elle devint la première et unique femme à prendre part à la création du Conservatoire et à bénéficier d’un statut et d’un salaire équivalents à ceux des hommes

[2] Si les pianistes sont formés à cet art aux origines du Conservatoire, le goût de l’Ancien Régime reprend le dessus à la Restauration. Chérubini , directeur à partir de 1822, décide de former essentiellement les pianistes à l’accompagnement. Sous la pression des élèves qui voient défiler les virtuoses étrangers à Paris, il crée en 1826 une classe dite « spéciale » pour former les meilleurs élèves à devenir également solistes.

[3] Taxes portant sur les concerts, spectacles et divertissements aux profits de l’Assistance Publique.

[4] Aujourd’hui l’Opéra de Paris. Le titre est encore présent sur le fronton du bâtiment.

[5] Ainsi ce compte rendu d’un concert de Dussek publié dans le Journal de l’Empire le 12 avril 1810 : « M.Pradher est aussi bon professeur qu’excellent artiste. Les succès de ses élèves au Conservatoire en sont la preuve ; il compose aussi bien qu’il exécute. Que de motifs pour regretter de ne l’avoir entendu, et pour désirer l’entendre ! ».

[6] Morrier Denis, Catalogue des Fonds Musicaux de Franche-Comté (RISM), Accolad/Edisud, 2000, p. 217-235.

 

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