Les 80 ans de Fantasia

 Par Emilia Jacqmin

Le pari de Disney

Qui n’a jamais vu Fantasia ? Ou tout du moins le très célèbre Apprenti sorcier ? C’est aujourd’hui un classique de Disney et je pèse mes mots ! Le terme “classique” est par ailleurs choisi avec soin car pour ce 80e anniversaire, nous nous plongerons dans les coulisses du long-métrage et découvrirons comment Walt Disney, féru de musique classique, lui a rendu hommage en la plaçant au cœur de l’art cinématographique.

 

Les Silly Symphonies

En 1929, Carl W. Stalling, compositeur pour Walt Disney depuis quelques années, imagine un court-métrage qui met en scène des squelettes dansants dans un cimetière. Ce premier film s'intitule The Skeleton Dance (La danse macabre en français) et initie une série de courts-métrages d’animation qui perdurera jusqu’en 1939 : les Silly Symphonies.

Ces films cherchent un développement de l’image et du son. Ainsi les scénarios sont construits sur la musique (et non l’inverse !), celle-ci étant composée à partir de thèmes classiques plus ou moins connus. Par exemple, The Skeleton Dance ré-utilise le thème principal de “La Marche des Trolls”, extrait de Peer Gynt d'Edvard Grieg. De même on retrouve le thème de “L’Antre du Roi de la Montagne”, extrait de Peer Gynt également, dans Les cloches des enfers (1929) ainsi que la Marche funèbre de Frédéric Chopin et la Marche nuptiale issue des Songes d’une nuit d’été de Félix Mendelssohn dans Les arbres et les fleurs (1932).

Outre la réutilisation de pièces classiques, les Silly Symphonies permettent le développement et le succès d’une nouvelle technique découlant du figuralisme classique appelée mickeymousing. Il s’agit d’une ponctuation des mouvements des personnages et objets par une musique synchronisée. Couplée à des carrures souvent très régulières (quatre par quatre dans The Skeleton Dance), on obtient des courts-métrages structurés, à l’image d’oeuvres classiques.

Malgré un fil conducteur inexistant et aucun héros récurrent (à quelques exceptions près), la série connut un grand succès, ce qui s’explique surtout par le contexte économique qui l’entoure. La même année, les États Unis plongent dans la crise économique de 1929, qui ne va alors pas provoquer la fin précoce des courts-métrages, mais au contraire, sera la raison de leur succès. C’est en effet un divertissement peu coûteux, contrairement aux longs-métrages. Walt Disney et ses Silly Symphonies sont alors propulsés au rang de symboles de la nation et remportent l’oscar du meilleur court-métrage d’animation huit années d’affilée (1932-1939) sur dix ans de production ! Cependant cette gloire n’étant pas éternelle, la série s’essouffle et se stoppe en 1939 avec Le Vilain Petit Canard (The Ugly Duckling). Plus tard, Disney tentera tout de même de reproduire le phénomène en produisant une autre série de courts-métrages réunis en deux longs-métrages : La Boîte à musique (1946) et Mélodie Cocktail (1948). 

 

Si les Silly Symphonies n’ont pas eu un aussi grand impact que Fantasia, il n’en reste pas moins qu’elles ont vu se développer les techniques d’animation essentielles à la création de ce dernier ; sans compter qu’elles ont sans doute permis de tester la réaction du public face à des films basés sur la musique et sans réel héros.

Fantasia (1940)

À la fin de l’année 1940, Walt Disney souhaite rendre hommage aux grands compositeurs classiques par le biais du cinéma et sort son troisième long-métrage d’animation nommé Fantasia. Le déroulé : huit oeuvres classiques mises en scène dans sept chapitres distincts, réalisés par dix réalisateurs au total. C’est la première fois que la musique classique occupe une place si importante dans un long-métrage. Les oeuvres sont jouées telles qu’elles ont été écrites ou arrangées pour l’Orchestre symphonique de Philadelphie, sous la direction de Leopold Stokowski. Plus qu’un film d’animation, Disney souhaite produire une ôde à la musique classique et fait le lien entre image et son par des plans de l’orchestre en ombres chinoises et une voix off qui présente les oeuvres jouées à chaque début de chapitre.

Outre les scènes d’orchestre, les dix réalisateurs recrutés ont chacun marqué leur court-métrage de leur style, certains s’éloignant du concept fantastique attendu chez Disney, pour une pensée bien plus abstraite. Ainsi dans la Toccata et Fugue en ré mineur de J. S. Bach (orchestrée par Stokowski), on découvre des images de l’orchestre pour la toccata et une animation de formes géométriques pour la fugue. En revanche on retrouve l’univers Disney dans les extraits de Casse-Noisette de P. I. Tchaïkovsky, où évoluent des personnages magiques issus de la nature (comme des fées, des champignons ou des poissons).

 

On découvre ainsi un projet ambitieux de la part de Disney, qui souhaite sans doute reproduire l’engouement des Silly Symphonies. Seulement, plus qu’un film d’animation, il souhaite créer une véritable oeuvre d’art en mettant à contribution des artistes aussi bien issus du monde du cinéma que de celui de la musique. Persuadé que le succès de Fantasia égalera ceux de Blanche-Neige et les Sept Nains (1937) et Pinocchio (1940), Walt Disney prévoit même une série de longs-métrages sur le même modèle. Malheureusement la Seconde Guerre Mondiale éclate et le cinéma est alors vu comme superflu, d’autant plus que l’addition de plusieurs films en un seul, sans réel fil conducteur, captive bien moins le public de l’époque.

Néanmoins, il est intéressant de noter que le film a touché un public plus restreint composé d’artistes qui ont salué la pièce. Stravinsky, dont Le Sacre du Printemps a été utilisé pour un chapitre du film, a même proposé à Disney de composer pour eux ! Malheureusement le projet ne verra jamais le jour, nous privant peut-être d’un petit bijou cinématographique et musical.

Fantasia 2000

 

Ce n’est que des années plus tard que l’empire Disney offre une suite à Fantasia. Roy Edward Disney, neveu de Walt Disney, produit Fantasia 2000 en 1999 avec l’aide du réalisateur Hendel Butoy. Cette fois-ci le long-métrage se base sur huit oeuvres classiques pour huit chapitres d’animation, sur le même modèle que le premier Fantasia : des courts-métrages fantastiques ou abstraits mettant en scène les oeuvres jouées par l’Orchestre symphonique de Chicago. 

Ainsi, comme la Toccata et Fugue de Bach ouvraient Fantasia et était illustrée par une animation abstraite, on découvre de la même manière le premier mouvement de la Symphonie n°5 de Beethoven, mis en scène dans un court-métrage méditatif, présentant un ballet de papillons géométriques qui introduit le reste des chapitres.

Ceux-ci sont en revanche bien plus “disneyiens” ! À commencer par l’histoire d’un ouvrier passionné de jazz, d’un chômeur affamé, d’un homme tyrannisé par son épouse et d’une petite fille qui ne demande qu’à s’amuser au milieu de son emploi du temps chargé, sur fond de Rhapsody in blue de Gershwin. Ou encore des aventures d’un flamant rose malicieux, qui préfère jouer au yoyo plutôt que de se plier aux règles dans le final du Carnaval des animaux de Saint-Saëns.

Avec ce nouveau long-métrage, Disney ne fait pas que créer une ode aux compositeurs de musique savante, il s’agit également d’un hommage au Fantasia originel, en adoptant exactement la même structure. À savoir : un présentateur qui introduit les différentes parties, des images de l’orchestre, le premier chapitre dans une animation abstraite… Les producteurs pensent également à renouer avec Stravinsky en mettant en scène L'Oiseau de feu dans un dessin animé poétique, comme un dernier clin d’oeil au compositeur et à Walt Disney.

Pour en découvrir plus sur la musique chez Disney, je vous conseille À l’écoute de Disney, ouvrage publié par Raphaël Roth. Vous en apprendrez plus sur l’influence de l’opéra et des poèmes symphoniques et comment Camille Saint-Saëns, compositeur visionnaire, fût l’un des premiers à considérer le cinéma comme un nouvel art digne de la musique savante.

 Emilia Jacqmin

©2020 Le Nouveau Ménestrel

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