La bande originale

Ran - Akira Kurosawa

 Par Quentin Cendre-Malinas

Concentrons-nous sur le générique du début. La caméra propose une série de plans fixes dans des paysages de collines boisées. Posés ça et là, perdus au milieu de l'immensité, des cavaliers. Par des effets de contre-plongée, Kurosawa donne l'impression qu'ils sont sur la brèche et fait de ces plans de générique un moment annonciateur de ce qui va venir : une catastrophe est en route, la chute de tous va advenir.

Rapide synopsis : Ran est une transposition dans le Japon médiéval du Roi Lear de William Shakespeare. Le daïmio (seigneur) Ichimonji décide de confier son domaine à ses trois fils pour se retirer du pouvoir. L'aîné reçoit le titre de daïmio et le premier château, le benjamin et le cadet reçoivent les deuxième et troisième châteaux et doivent allégeance au premier. Mais des dissensions les divisent. Leur père vient d'abord s'installer chez le premier, qui le chasse. Ainsi fait le deuxième. Rendu fou de honte et de douleur, le vieil Ichimonji erre avec son bouffon dans les ruines de son royaume, ne pouvant se résoudre à demander asile à son troisième fils, qui était celui qui lui était le plus proche.

Concentrons-nous sur le générique du début. La caméra propose une série de plans fixes dans des paysages de collines boisées. Posés ça et là, perdus au milieu de l'immensité, des cavaliers. Par des effets de contre-plongée, Kurosawa donne l'impression qu'ils sont sur la brèche et fait de ces plans de générique un moment annonciateur de ce qui va venir : une catastrophe est en route, la chute de tous va advenir.

La musique se garde bien, quant à elle, de donner une illustration des grands espaces et de la verdure. Takemitsu propose une palette instrumentale réduite : violons, violoncelles, contrebasses, claves et flûte traditionnelle. Les violons font entendre dans l'aigu, un thème de quelques notes, aussitôt repris par une autre partie des violons, ce qui lui donne l'air d'être diffracté. Dans ce début de générique, jusqu'à trois parties de violons – autant que les fils du vieil Ichimonji - se renvoient ce thème. Simple, inquiétant, il est basé sur une série d'intervalles disjoints qui se jouent de notre mémoire et crée une image complémentaire à celle de la pellicule. Si on l'écoute tout seul, l'imaginaire qu'il convoque est celui de l'équilibre précaire, de pas hésitants sur un lac gelé prêt à rompre, ou d'un regard sidéré sur une scène atroce.

Pour parachever cette image, Takemitsu use d'une recette qui a fait ses preuves : la complémentarité des éléments rythmiques et mélodiques. Pour un élément thématique, on propose un élément percussif, et le dialogue entre les deux fait événement musical. Ici, ce sont les ponctuations de claves, complètement inattendues, qui viennent donner une étrange conclusion aux phrases des violons, accompagnées de cordes dans le grave. Cette complémentarité, associée au fait que les éléments en présence occupent des parties du spectre sonore très éloignées, donne une grande impression d'espace.


Dans cette première partie de générique, si Takemitsu construit une image très forte, complémentaire de celle proposée par Kurosawa, il utilise des outils très occidentaux, alors que le film nous plonge dans le Japon médiéval. C'est dans la deuxième partie du générique qu'il joue sa plus terrible carte : une flûte traditionnelle. Toujours dans un principe minimaliste, rythmiquement plus animé, la flûte, dans des motifs disjoints, tortueux, torturés, suraigus, fait entendre une danse étrange, dont on ne sait pas très bien si c'est la danse d'un condamné sur des braises ou celle d'un esprit frappeur sur le point de faire un mauvais tour. L'histoire vous le dira. Mais en quelques poignées de secondes, en proposant une image musicale forte, indépendante même si relative à l'esprit global du film, Takemitsu donne à entendre l'histoire jusqu'à son dénouement dès les premières minutes de l'oeuvre.

 Quentin Cendre-Malinas

©2020 Le Nouveau Ménestrel

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